Rire des angles morts du patriarcat

Maxime Denommée considère toujours un texte comme une partition musicale à respecter, faite «de pauses et de silences». «Je pense que ce que je suis capable de faire, c’est de lire un texte pour ce qu’il est. Et de respecter la ponctuation de l’auteur. Parce que quand on monte ce qui est écrit, on se rend compte que tout apparaît .»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Maxime Denommée considère toujours un texte comme une partition musicale à respecter, faite «de pauses et de silences». «Je pense que ce que je suis capable de faire, c’est de lire un texte pour ce qu’il est. Et de respecter la ponctuation de l’auteur. Parce que quand on monte ce qui est écrit, on se rend compte que tout apparaît .»

Depuis 2005, c’est la cinquième fois que ce talentueux acteur traverse de l’autre côté des planches, toutes à La Licorne. Maxime Denommée se dit heureux que le directeur Philippe Lambert lui ait fait confiance pour ce spectacle de laManufacture. « C’est vraiment le type de comédie noire que j’aime jouer et monter, qui fait rire mais aussi réfléchir. Une pièce où on rit jaune, qui va susciter de bonnes discussions. »

Il goûte le procédé « un peu sournois » du genre : « Par le rire, la comédie noire détend les gens et les rend un peu plus ouverts et vulnérables. Ainsi, ils sont plus disponibles à [recevoir] la réflexion ou carrément quelque chose de choquant. Ils sont plus facilement manipulables pour que le message passe. » Le créateur aime aussi ce défi qui consiste à en faire ressortir l’humour sans tomber dans la farce. « C’est vraiment une fine ligne qu’il faut trouver, en [l’abordant] sincèrement, de façon entière, mais d’une manière subtile. J’aime la subtilité au théâtre. »

Maxime Denommée considère toujours un texte comme une partition musicale à respecter, faite « de pauses et de silences ». « Je pense que ce que je suis capable de faire, c’est de lire un texte pour ce qu’il est. Et de respecter la ponctuation de l’auteur. Parce que quand on monte ce qui est écrit, on se rend compte que tout apparaît. Les enjeux, la psychologie : tout naît du rythme. Alors il faut vraiment que ce soit précis. »

Si les offres de mise en scène ne sont provenues jusqu’alors que d’un seul théâtre, et surtout pour des pièces irlandaises ou britanniques que La Licorne affectionne (entre autres, le percutant Orphelins), univers par lesquels il a débuté, l’artiste en a signé autant dans les écoles. Dans ses recherches avec les étudiants, et notamment au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, où il enseigne, il aime explorer des auteurs contemporains étrangers, qui s’éloignent du théâtre naturaliste et qui ne se limitent pas, note-t-il, aux « pièces irlandaises ».

Pourquoi ne fait-il pas davantage de mises en théâtre dans les théâtres ? « Je ne connais pas l’explication. On est bien vite étiqueté. Moi, je suis Licorne. Et c’est justement de ça que parle le show ! s’esclaffe-t-il. De comment on colle des étiquettes sur les gens. » C’est ce qui l’a frappé d’abord dans Ulster American. « On met les gens dans des créneaux. Et on fait tout le temps ça, partout ! Parce qu’inconsciemment, ça nous rassure, puisque c’est ce que l’on connaît. Et lorsque la réalité s’avère différente de l’idée qu’on s’était faite, au lieu de s’ouvrir à la différence, on se braque et on veut changer la réalité. »

Créée au Traverse Theatre en 2018, lors du festival Fringe d’Édimbourg, cette pièce très primée dépeint la rencontre, qui tourne au vinaigre, entre une jeune dramaturge de l’Ulster, un acteur hollywoodien oscarisé qu’elle idolâtre et un metteur en scène anglais. Des visions opposées émergent vite sur la nature de l’œuvre qu’ils doivent créer, une pièce autour du conflit nord-irlandais, et même sur l’identité nationale de l’autrice.

Né à Belfast, en Irlande du Nord, le dramaturge David Ireland (!), qui « aime jouer sur les thèmes délicats »,y brasse sous une plume satirique des enjeux très actuels : débats identitaires, capacité de ruiner une carrière en un tournemain par une dénonciation sur les réseaux sociaux — « C’est comme le nouveau gun. Un tweet peut te détruire bien plus que n’importe quelle arme. » Et féminisme de façade.

Au-delà du contexte sociopolitique de l’Ulster, en faisant de son alter ego une autrice, David Ireland ouvre la pièce « sur toutes les injustices de genre », dit Maxime Denommée. On va vite comprendre qu’il y a beaucoup de poudre aux yeux dans les belles valeurs que les deux personnages masculins professent. « Ces gars-là, qui se disent féministes, se contredisent dans la même phrase et ils ne s’en rendent pas compte. C’est surtout ça que j’ai voulu mettre en lumière : on rigole des angles morts du patriarcat, de ces deux bonshommes qui ont de beaux discours. » L’auteur critique donc cette posture qui se voit contredite, ultimement, par leurs actions.

Le metteur en scène estime que dans la société, on a franchi l’étape de prise de conscience sur cette question. « Mais là, on est à se demander : qu’est-ce qu’on fait maintenant pour que ça change ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour être un allié des féministes ? L’homme doit aussi se rendre compte qu’il y a beaucoup de choses intégrées [en lui] qu’il doit défaire. On est rendus là. Et le travail n’est pas fini. »

Autodérision

Dans Ulster American, la satire est campée dans le monde artistique. « Il y a beaucoup d’autodérision de la part de l’auteur sur ce milieu-là, apprécie Denommée. Ils sont censés être de gauche, être ouverts, mais on se rend compte que c’est, encore là, juste des discours. Mais la pièce est née aussi de vraies anecdotes d’acteurs américains, tel Mickey Rourke, qui débarquaient en Irlande pour se rapprocher de leurs ancêtres irlandais catholiques. » Le texte moque leur incompréhension du contexte de l’Irlande du Nord et de la colonisation anglaise.

Traduite par François Archambault — « Il faut trouver le match parfait avec l’auteur, comme si c’étaient des frères cosmiques », explique Denommée —, la pièce met aussi aux prises un trio de personnages mus par leurs dévorantes ambitions professionnelles. Le metteur en scène britannique, notamment, multiplie les compromissions et les excuses devant les déclarations douteuses de sa vedette, afin de ne pas le vexer. « Ça, c’est vraiment très drôle. Jusqu’où va-t-il aller pour sauver son show ? »

Maxime Denommée reconnaît-il dans la situation poussée d’Ulster American des éléments du dynamique metteur en scène-interprète ? « Je me rends compte que je fais la même affaire, dans le fond, pour que le show soit bon. Moi aussi, je parle toujours aux acteurs en faisant attention de pas [leur faire] perdre leur confiance, il faut que je trouve la bonne façon. Alors c’est comme une mise en abyme », admet-il en riant. « Et je dis tout le temps qu’il n’y a pas de personnage, il y a juste du bon casting. J’essaie toujours de ramener le personnage le plus proche possible de l’interprète, de ce qu’il est, pour ne pas qu’on sente le jeu, qu’on sente une composition. Je dis à David [Boutin] : “Tu n’as pas besoin de jouer l’acteur intense. Tu es un acteur intense !” »

D’où l’importance pour le metteur en scène de bien choisir au départ une distribution qui convient aux rôles. « Avec David, on cherchait notre Mickey Rourke ou notre Brad Pitt. Quel acteur a cette stature-là ? » Le metteur en scène, lui, est incarné par le « vieux complice » Frédéric Blanchette, qui en est lui-même un. Et en audition, Lauren Hartley s’est imposée d’emblée parmi une dizaine de jeunes comédiennes « qui pouvaient avoir l’air irlandaise ». « C’est son premier gros morceau au théâtre, et elle arrive avec ces acteurs plus expérimentés, qui sont un peu moins dans l’émerveillement [qu’elle]. Et moi je suis comme entre eux, pour essayer de gérer toutes ces énergies. On est un peu dans les mêmes dynamiques que ce qu’on montre. »

Mais, sans aller aussi loin, on l’imagine bien, que la situation qu’orchestre Ulster American. Un spectaculaire dérapage dont on vous réserve la surprise.

Ulster American

Texte : David Ireland. Traduction : François Archambault. Mise en scène : Maxime Denommée. Une production du Théâtre de la Manufacture présentée à la Grande Licorne, du 19 octobre au 13 novembre.

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