Alexis Martin, un homme et ses fantômes

Dans sa pièce solo «Les morts», le créateur aux mille talents tente de représenter l’invisible sur scène.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans sa pièce solo «Les morts», le créateur aux mille talents tente de représenter l’invisible sur scène.

Depuis 2016, le Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) poursuit une singulière étude sur la présence scénique. Après les étonnants Animaux et Bébés, Les morts vient conclure à Espace Libre ce chantier d’exploration centré sur trois catégories « normalement infigurables sur une scène », comme le définit le codirecteur et créateur, Alexis Martin.

« Pourquoi cette présence-là, de l’animal, du bébé ou du mort, est-elle si fascinante et épeurante en même temps ? s’interroge le dramaturge. C’est l’étrangeté, mais aussi la massivité d’un pur présent. » Tandis qu’on sent l’interprète humain « toujours en projection vers un avenir, un projet », bêtes et poupons, eux, fascinent sur scène parce qu’ils sont totalement dans l’instant présent, suspendant le temps. Tout comme les défunts, paradoxalement. « Ils ne sont pas là, donc ils ne sont plus dans un projet futur. Mais ils ne sont pas non plus quelque chose de passé, puisqu’on vit constamment avec eux. »

Sauf que là où Animaux et Bébésmettaient réellement en scène leurs sujets, présence inusitée sur les planches mais bien concrète, on se doute qu’avec Les morts, c’est une autre histoire. « C’est tout le défi : comment susciter ce qui est invisible. C’est difficile de représenter la figure du passé, du mort, du fantôme. » La pièce mise en scène par Daniel Brière explore donc les façons d’évoquer cette présence, « que ce soit à travers un objet, une projection, une figure, un son ».

Pour ce dernier volet, Alexis Martin a écrit un monologue — pandémie oblige. Le comédien y incarne un homme qui revisite la chambre de son enfance, laquelle devient le « théâtre d’une remémoration », où surgissent les souvenirs de ses proches. « La mémoire est un fantôme aussi. C’est une présence invisible, impalpable, mais qui est là quand même. » Les morts est ultimement « une méditation sur comment on est hantés, ajoute l’auteur. Même dans le plus clair dessein d’une vie, même dans l’agenda le plus efficace en apparence, on est hantés par ces présences-là, les voix qui se sont tues, qui se manifestent à nouveau. »

La pièce expose ce dialogue qu’on continue à entretenir avec les êtres chers qu’on a perdus, dans l’inconscient comme dans la conscience. Alexis Martin lui-même en a fait l’expérience avec les regrettés fondateurs du NTE. « J’ai rêvé longtemps à Jean-Pierre [Ronfard], à Robert [Gravel]. J’avais des discussions sur le théâtre avec eux. Je rêve encore à eux parfois, quand je travaille au théâtre surtout. Mais je continue aussi durant le jour, éveillé, à parler avec eux, à imaginer ce qu’ils me diraient. On vit avec cette espèce de ménagerie fantomatique toute notre vie. Et plus on vieillit, plus elle est fournie ! » Une présence qui agit comme une consolation pour lui. « C’est un dialogue fécond. Mais ça ne va pas sans une certaine mélancolie, aussi. Sans une certaine tristesse de ce qui est enfui. »

Et nul besoin de croire au surnaturel, selon le créateur qui considère que « la vie est surnaturelle, étrange en soi ». « J’ai perdu quelqu’un de très proche il n’y a pas longtemps, il était absolument athée et il avait quand même cette conviction qu’il allait continuer à vivre à travers moi, son fils, ses amis. Et il n’y avait rien de mystique là-dedans. Et c’est peut-être ça, au fond, la culture : une gigantesque entreprise de mémoire, qui maintient en vie ce qui est disparu. »

Poétique

Lorsqu’il rencontre ses spectres familiers, le narrateur du récit est plongé dans un demi-sommeil, suspendu entre conscience et inconscience. Un état intermédiaire, qui n’est ni l’éveil ni tout à fait encore l’endormissement, qu’expérimente parfois avec anxiété Alexis Martin. « Je ne sais pas pourquoi, moi ça m’angoisse énormément. M’apparaît alors toute la fragilité de mon monde, ma famille, mes amis, ce qui m’est cher. Cette fragilité se révèle tout à coup et c’est intolérable. »

Le texte est donc nourri de plusieurs éléments « très personnels mais totalement transposés ». Et il déploie une écriture poétique, une langue littéraire. « Ce n’est pas nouveau, mais j’ai de plus en plus le goût de sortir d’un pseudonaturalisme au théâtre », explique l’auteur. Ce qui l’attire de façon croissante, c’est le style, une « langue construite, fabriquée ».

La pièce contient également des références à L’Odyssée d’Homère — une œuvre qu’il avait d’ailleurs coadaptée pour le TNM il y a longtemps. C’est que parmi les motifs qu’Alexis Martin voulait tracer à travers le texte, il y avait celui « d’un sentiment de décentrement, de l’égarement, de l’exil. J’ai l’impression que dans le dialogue avec les morts, c’est ce qui est en cause aussi : est-ce que nous sommes en exil d’eux, ou est-ce eux [qui sont] en exil de nous ? »

De plus, son protagoniste est « perdu dans sa vie, traversant une sorte d’errance, un peu comme Ulysse ». L’auteur y dresse un parallèle avec la situation contemporaine, « où les communautés sont de plus en plus floues, les repères semblent beaucoup plus liquides. On est dans une modernité très difficile à saisir. Les gens ont de la misère à trouver leur point d’ancrage, à travers les mutations dans le monde du travail, dans les familles traditionnelles aussi. En ce moment, j’ai l’impression qu’il y a un certain désarroi, une certaine anxiété. »

J’ai perdu quelqu’un de très proche il n’y a pas longtemps, il était absolument athée et il avait quand même cette conviction qu’il allait continuer à vivre à travers moi, son fils, ses amis. Et il n’y avait rien de mystique là-dedans.


Boîte magique

Dans ce solo, Alexis Martin va dialoguer, et parfois interagir, avec une bande sonore (« qui est une autre forme de mort, au fond : une voix présente, mais absente en même temps »), qui fera parler les disparus. La forme de cette création diffère des deux précédents spectacles, qui comportaient une part d’imprévisible, étant « concentrés sur la présence même » des animaux ou des bébés. Cet ultime volet affiche une autre théâtralité. « On est dans un univers plus théâtral, plus fabriqué. Et c’est amusant aussi. C’est comme un terrain de jeu. »

Le créateur juge intéressante la tension entre un texte « très sérieux de prime abord » et le ludisme du traitement. « On s’amuse avec les moyens du théâtre. Cela reste assez low tech — on n’est pas très riches. Mais il y a davantage de technologie, d’effets. On essaie par des trucs, des [dispositifs] de susciter des apparitions. » L’équipe du spectacle a ainsi conçu une « petite boîte magique ». Alexis Martin ne veut rien révéler, histoire de ne pas gâcher la surprise. « Mais on essaie de créer des moments de magie, d’étrangeté. »

Le dramaturge se dit néanmoins conscient d’offrir là « un spectacle un peu exigeant » par sa langue et sa densité, bien que bref (50 minutes). « Mais il faut le voir comme si c’était un gros balado, au fond. Le spectateur part et plane un peu avec nous. Et ce dont je suis le plus content, c’est que c’est vraiment un objet qui ne ressemble à rien de ce qu’on a déjà fait. On est dans un territoire peu exploré pour nous. » Un pari qui correspond, bien sûr, exactement au mandat du NTE.

Les Morts

Idée originale : Daniel Brière et Alexis Martin. Texte et interprétation : Alexis Martin. Mise en scène : Daniel Brière. Une production du Nouveau Théâtre Expérimental. À Espace Libre, du 12 octobre au 6 novembre.

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