Marie-Madeleine Sarr et Bozidar Krcevinac debout au milieu des ruines

Gilles Renaud et Louise Turcot devaient jouer au printemps 2020 «À quelle heure on meurt ?», le collage que Martin Faucher a réalisé à partir de l’œuvre de Réjean Ducharme. Puis le confinement a fait dévier le projet. C’est finalement Marie-Madeleine Sarr et Bozidar Krcevinac, fraîchement diplômés de l’École nationale de théâtre, qui incarneront Mille Milles, 16 ans, et Chateaugué, 14 ans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Gilles Renaud et Louise Turcot devaient jouer au printemps 2020 «À quelle heure on meurt ?», le collage que Martin Faucher a réalisé à partir de l’œuvre de Réjean Ducharme. Puis le confinement a fait dévier le projet. C’est finalement Marie-Madeleine Sarr et Bozidar Krcevinac, fraîchement diplômés de l’École nationale de théâtre, qui incarneront Mille Milles, 16 ans, et Chateaugué, 14 ans.

Commençons par rappeler les faits. En avril 2020, sur la scène du Quat’Sous, Gilles Renaud et Louise Turcot devaient jouer À quelle heure on meurt ?, le collage que Martin Faucher a réalisé il y a plus de trente ans à partir de l’œuvre de Réjean Ducharme. À cause de la crise sanitaire, l’intrigante proposition de Frédéric Dubois ne se sera pas concrétisée. « On ne reviendra pas en arrière,a exprimé le metteur en scène, ni dans le monde précédant la pandémie ni dans ce qu’aurait été le spectacle avec Gilles et Louise. »

Cet automne, dans un spectacle renommé À quelle heure on est mort ? parce que profondément remanié, édifié sur les ruines du précédent, c’est finalement Bozidar Krcevinac et Marie-Madeleine Sarr, fraîchement diplômés de l’École nationale de théâtre, où Frédéric Dubois leur a enseigné, qui incarneront Mille Milles, 16 ans, et Chateaugué, 14 ans, ces enfants terribles qui ont vu le jour en 1967 dans Le nez qui voque, le deuxième roman de Ducharme.

De l’avantage des embûches

« La structure s’est élaborée au cours des répétitions, explique Krcevinac. Nous étions sur scène, dans le décor, pour retenir certains fragments du spectacle initial et puis improviser autour d’eux. En fin de compte, le texte original est devenu une source. On s’est permis d’aller assez loin, jusqu’à inverser le déroulement de l’action. »

« C’est très étrange, précise Sarr, de répéter un spectacle, jusqu’à la générale, en costumes, sans savoir quand on va pouvoir le jouer devant un public. C’est comme si on vivait la naissance en même temps que le deuil. » Montréal étant passée en zone rouge, les représentations qui devaient avoir lieu à l’automne 2020 ont été annulées.

Les thèmes abordés sont universels. On parvient toujours, peu importe notre époque, à s’identifier à leurs propos, à les laisser éclairer notre contexte, notre situation sociopolitique. Il y a dans leurs échanges un mélange unique de cruauté et de douceur, un paradoxe tout à fait ducharmien.

Un an plus tard, cette fois semble être la bonne. « C’était comme se glisser à nouveau dans des Converse super confortables qu’on aurait oubliés sur une tablette pendant un an », illustre Sarr à propos de son retour en répétitions cet été. « C’est un beau luxe d’avoir laissé le spectacle se déposer pendant un an, complète Krcevinac. Il y a des choses qu’on n’aurait jamais vues ou qui ne se seraient jamais révélées à nous autrement. On se permet d’être à l’écoute de nouveaux besoins, de nouvelles envies, on prend des directions plus franches et je pense que ça rend le spectacle plus clair qu’il ne l’a jamais été. Aujourd’hui, j’oserais dire que c’est tant mieux si nous avons connu de telles embûches. »

Pour la suite des choses

Mille Milles et Chateaugué, dont le huis clos au 417 de la rue de Bonsecours n’est pas sans évoquer un récent confinement, abordent la délicate cohabitation de l’amour et de l’amitié, de l’enfance et de l’âge adulte, de la liberté et du capitalisme. Pour les deux comédiens, cette quête de sens résonne aussi fortement aujourd’hui, sinon plus encore qu’en 1967. « Les personnages nous ont tout naturellement permis d’interroger ce que ça signifie de se reconstruire après un traumatisme, explique Krcevinac. Au cœur d’une certaine confusion, sur les ruines d’un monde, d’une société, ils doivent trouver de nouveaux repères, de nouvelles directions, des bases sur lesquelles recommencer. Leurs décisions, tout comme les nôtres, seront cruciales pour la suite des choses. »

Entre Mille Milles et Chateaugué, véritables âmes sœurs qui seront aussi évoquées sur scène par l’image ou la voix de Gilles Renaud et Louise Turcot, il existe un antagonisme, une diversité de points de vue qui assure bien entendu une vigueur dramatique, mais qui a également contribué à la pérennité de l’œuvre.

« Les thèmes abordés sont universels, estime Sarr. On parvient toujours, peu importe notre époque, à s’identifier à leurs propos, à les laisser éclairer notre contexte, notre situation sociopolitique. Il y a dans leurs échanges un mélange unique de cruauté et de douceur, un paradoxe tout à fait ducharmien. Ça donne un spectacle très énergique, très coloré, souvent porté par une vague de joie, mais où il peut arriver aussi qu’un passage te frappe, que certaines phrases te fassent remettre toute ta vie en question. »

L’appel du théâtre

Bozidar Krcevinac et Marie-Madeleine Sarr font du théâtre depuis le secondaire. Après s’être croisés au cégep de Saint-Laurent, ils se sont retrouvés dans la même cohorte à l’École nationale, où ils ont terminé leur formation en 2020. Né à Montréal de parents serbes, Krcevinac a grandi à Laval : « Quand j’ai lu Cabaret neiges noires, j’ai eu un tel choc que j’ai immédiatement su que j’allais consacrer ma vie au théâtre. Si ça s’est réalisé, c’est beaucoup grâce à l’ouverture d’esprit de mes parents. Ils ont vite compris que je ne serais pas avocat ou médecin. Tout ce que mon père voulait, c’est que je fasse ce que j’aime. »

Née à Montréal de parents sénégalais, Marie-Madeleine Sarr a grandi dans Villeray : « J’ai toujours opté pour ce qui me semblait le plus naturel, explique-t-elle. Sans me faire d’illusions, je ne me suis jamais inquiétée de la manière dont j’allais faire ma place dans un milieu théâtral plutôt blanc. À l’École, même si j’ai pu me connecter et m’identifier à des personnes qui me ressemblaient, j’ai constaté que la section anglaise avait une longueur d’avance en ce qui concerne la diversité. Disons que ça donne de l’espoir par rapport à ce dont la section française pourrait avoir l’air dans cinq ou dix ans. »


 

À quelle heure on est mort ?

Texte : d’après le collage de Martin Faucher réalisé à partir de l’oeuvre de Réjean Ducharme. Mise en scène : Frédéric Dubois. Une production du Théâtre des fonds de tiroirs. Au Quat’Sous du 12 au 30 octobre.



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