Le Festival Phénomena renoue avec la chaleur humaine

«Claudia [Chan Tak], c’est une bombe de talents, dit D. Kimm (à droite). Son apport au Festival dépasse déjà toutes mes attentes.» La jeune Montréalaise d’origine malgache et chinoise a sélectionné neuf créateurs à qui elle a donné la mission d’inventer ensemble et de partager la scène.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Claudia [Chan Tak], c’est une bombe de talents, dit D. Kimm (à droite). Son apport au Festival dépasse déjà toutes mes attentes.» La jeune Montréalaise d’origine malgache et chinoise a sélectionné neuf créateurs à qui elle a donné la mission d’inventer ensemble et de partager la scène.

«Je voulais quelque chose qui soit extravagant, queer, fleuri, coloré, flyé, dada, avant-gardiste. En somme, une plateforme d’expérimentations, un espace à part qui favorise le mélange des genres, des cultures, des langues et des démarches », raconte D. Kimm à propos de la fondation du Festival Phénomena en 2012.

Il y a une décennie déjà, la directrice artistique mettait un terme à l’existence du Festival Voix d’Amériques, essentiellement consacré à l’oralité, s’affranchissant par le fait même de ce qu’elle appelle « la dictature du texte », pour donner naissance à un nouvel événement épousant pleinement la diversité des identités et la multidisciplinarité des pratiques.

Alors qu’elle s’apprête à célébrer les 10 ans du Festival Phénomena et les 20 ans de sa compagnie, Les Filles électriques, D. Kimm se sent toujours au cœur de la mission qu’elle s’est donnée : « Je n’ai jamais cessé de rester à l’affût de ce qui se fait et de ce qui se dit dans ma société. Cette année, où les questionnements fusent, notamment en ce qui concerne la place des personnes autochtones, noires et de couleur sur nos scènes, il fallait que je pose un geste concret. C’est pourquoi je me suis lancée à la recherche d’une commissaire à la diversité. Je voulais élargir mes horizons, découvrir de nouveaux artistes, entendre de nouvelles voix, voir de nouveaux corps, échanger avec de nouveaux esprits. »

Une véritable invitation

Cette commissaire, c’est Claudia Chan Tak, une artiste qui a démontré en moins de dix ans autant d’aptitude et d’originalité en danse qu’en vidéo et en théâtre. « Claudia, c’est une bombe de talents, dit D. Kimm. Son apport au Festival dépasse déjà toutes mes attentes. » La jeune Montréalaise d’origine malgache et chinoise a sélectionné neuf créateurs à qui elle a donné la mission d’inventer ensemble et de partager la scène.

« J’ai senti que j’avais une totale liberté d’imaginer la forme que ma participation au Festival allait prendre, explique l’artiste. Je ne me suis jamais retrouvée prisonnière d’une boîte ou forcée de me limiter à une enveloppe budgétaire. Autrement dit, il s’agissait d’une véritable invitation, pas d’une manière de donner l’apparence d’être préoccupé par la diversité. C’est rare, et je pense que ça mérite d’être souligné. »

Je n’ai jamais cessé de rester à l’affût de ce qui se fait et de ce qui se dit dans ma société. Cette année, où les questionnements fusent, notamment en ce qui concerne la place des personnes autochtones, noires et de couleur sur nos scènes, il fallait que je pose un geste concret.

Claudia Chan Tak s’est donc offert un « cadeau » : réunir six artistes, essentiellement issus de la danse contemporaine, tous recrutés sur Facebook, pour que leur rencontre donne naissance à deux soirées pas banales, Mix Tape A et Mix Tape B, des « compilations artistiques » qui débuteront en musique et se poursuivront avec une création inédite, celle d’artistes qui n’avaient jamais travaillé ensemble auparavant : Isabelle Pin, Harleen Bhogal, Cindy Belotte, Ford Mckeown Larose, Justin de Luna et Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo.

« Je les ai “matchés”, j’ai réuni les conditions favorables à leur épanouissement et j’ai laissé la magie opérer, explique la commissaire. Quand ils m’ont dit qu’ils étaient tombés amoureux des membres de leur équipe, je ne pouvais pas être plus heureuse. Après deux années vraiment difficiles, où se sont produits des événements racistes et tragiques, c’est exactement ce que je voulais : créer des coups de foudre ! Je pense qu’on a besoin d’amour, besoin de célébrer qui nous sommes ensemble et de le partager avec d’autres. »

En chair et en os

Après s’être résigné à offrir une édition entièrement numérique en 2020, D. Kimm a choisi de consacrer toute la 10e édition de son événement à des spectacles en chair et en os ! « L’année dernière, j’ai pleuré ma vie, confie la directrice artistique. Je me suis terriblement ennuyé du public, de sa présence, de sa participation, de sa chaleur. Le Festival a toujours été inclusif, il s’est constamment adressé à un public diversifié, d’ailleurs bien plus hétéroclite qu’on pourrait le croire, mais cette année, après les épreuves qu’on a vécues, c’est encore plus important de se réunir, d’être là en personne, de mettre en présence des gens qui appartiennent à différents horizons. »

Parmi les initiatives qui vont dans ce sens, il faut mentionner L’œil éveillé, un projet auquel D. Kimm travaille depuis plusieurs mois avec un collectif rassemblant six artistes sourds : Sylvain Gélinas, Jennifer Manning, Marie-Pierre Petit, Pamela E Witcher, Theara Yim et Hodan Youssouf. « C’est un spectacle qui sera présenté en LSQ (langue des signes québécoise) avec traduction en français, explique-t-elle. Il y aura du théâtre, de la poésie, de la musique signée et de la vidéo. Mon objectif est de favoriser leur développement artistique et professionnel tout en les faisant connaître à la communauté entendante. Je vais m’engager auprès d’eux pour plusieurs années. 

À voir et à (re)voir

En plus des spectacles en salle — mentionnons Geneviève et Matthieu, Marie Davidson, Dominique Leduc et Jon Lachlan Stewart — et des prestations dans différents sites extérieurs — avec notamment Peter Trosztmer, Jean-Frédéric Messier, Lynne Cooper et les inénarrables Laurette et Arlette (Soizick Hébert et Marie-Hélène Côté) —, on pourra également revivre 10 ans de Phénomena grâce à une exposition présentée à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal : 266 photos de Caroline Hayeur qui rendent compte des multiples tonalités empruntées par le Festival au fil des ans.


 

Festival Phénomena

À la Sala Rossa, à la Chapelle, à la Tulipe et en différents sites extérieurs du 7 au 22 octobre



À voir en vidéo