«Courville»: ce qui dort sous la surface

«Courville», présentée en première à Québec, reprend d’une certaine façon là où 887 nous avait laissés.
Photo: Elias Djemil «Courville», présentée en première à Québec, reprend d’une certaine façon là où 887 nous avait laissés.

Initialement prévue plus tard dans le plan de travail de Robert Lepage, Courville aura profité du chamboulement pandémique, en laissant son créateur plus près de son port d’attache. C’est ainsi qu’on goûte plus tôt à ce spectacle solo qui, présenté en première à Québec, reprend d’une certaine façon là où 887 nous avait laissés.

De l’enfance dans la rue Murray, la quête créative passe ici tout naturellement par l’adolescence et la banlieue, avec ses bungalows typiques. Si l’arrière-plan n’est plus aux poussées felquistes mais plutôt aux ouvertures politiques et à la prise du pouvoir par le Parti québécois, la pièce reprend ce même désir central d’explorer une jeunesse dans ce qu’elle aura eu de fondateur — ici, un jeune garçon rétif qui entre de plain-pied dans l’adolescence et ses pulsions nouvelles.

Esthétique différente

Malgré cette continuité directe avec le précédent solo, l’esthétique s’avère bien différente. L’auteur se donne d’ailleurs ici un personnage en bonne et due forme, avec ce sculpteur âgé revenant, au profit de l’audience, sur les années charnières de la fin du secondaire.

L’univers se révèle aussi plus sombre et tiraillé, rappelant Le confessionnal, où Lothaire Bluteau s’enfonçait lui aussi dans un labyrinthe inquiétant.

Sur scène, la facture est d’ailleurs particulièrement cinématographique — projections remarquables sur les divers pans du décor, musique enveloppante. Dans une construction bourrée d’ingéniosités scéniques que l’on passerait facilement sous silence tant elles caractérisent le travail d’Ex Machina se déploient les quelques marionnettes de grande taille qui, à la façon du théâtre bunraku, constituent une nouveauté dans le travail de la compagnie.

Manipulées à vue, celles-ci donnent vie aux personnages évoqués et interprétés par un comédien qui finit par disparaître derrière eux — cet adolescent frêle mais agité par un mouvement puissant, surtout, qui demande des comptes au monde tout autour.

Au cœur d’un mystère

La pièce file une découverte bien plus profonde que les seuls émois du corps : la duplicité. Par-delà le tourment adolescent qu’on pourrait vite réduire sous le registre commode de la libido, la pièce explore plus largement un rapport ambigu au monde et à la parole ; cette sexualité qui frappe le jeune garçon apparaît dès lors surtout comme un tiraillement, et c’est ici que la pièce trouve son fil fort.

Ici, aussi, que le dispositif scénique commence à parler. Un vaste plan de jeu incliné accueille le monde de la surface, notamment cette maison familiale grevée par les non-dits ; relevé, ce plan révèle toutefois le sous-sol qui, pour le garçon chassé là après l’arrivée d’un oncle importun, devient un repaire.

Les allers et retours entre sous-sol et surface finissent par imprimer une sorte de respiration, un battement qui secoue le jeune homme, entre réalité décevante et plongées en soi.

Dans une écriture qui entremêle les lignes thématiques porteuses, toutes ne trouveront pas un écho égal. Le thème de la « cave » fait mouche ; le contexte politique québécois, toutefois, malgré la richesse entrevue des passerelles suggérées, peinera parfois à entrer en vibration avec le récit de ce jeune garçon.

Cette multiplication des lignes thématiques conduira aussi à une première partie peinant à nous placer au plus près du personnage.

La deuxième partie, heureusement, table sur toutes ces thématiques ouvertes qui trouvent leur conclusion et nous permettent alors d’accéder à des moments d’une grande charge émotive, où les marionnettes acquièrent une vie forte et convaincante.

Dans ces quelques moments de grâce, on goûte alors les fruits d’une quête puissante et féroce, livrée néanmoins avec tendresse.

 

Courville

Texte, conception, mise en scène et interprétation : Robert Lepage. Manipulation des marionnettes : Wellesley Robertson III, Caroline Tanguay et Martin Vaillancourt. Une production d’Ex Machina, au Diamant jusqu’au 23 octobre.

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