Du désir d’affirmation de soi absolu chez Kafka

Le créateur voulait rapprocher le récit écrit par Kafka en 1912 de notre époque. Il l’a transposé à une période qu’il avait «l’impression de comprendre». Et pour ce faire, il s’est replongé dans son enfance. Et le début de la décennie 1960 est une époque où le Québec lui-même se métamorphose, sort de son carcan conventionnel.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le créateur voulait rapprocher le récit écrit par Kafka en 1912 de notre époque. Il l’a transposé à une période qu’il avait «l’impression de comprendre». Et pour ce faire, il s’est replongé dans son enfance. Et le début de la décennie 1960 est une époque où le Québec lui-même se métamorphose, sort de son carcan conventionnel.

En 1980, alors jeune acteur sortant de l’UQAM, Claude Poissant jouait dans le chœur deMétamorphoses, une adaptation du metteur en scène Alexandre Hausvater. « C’était le premier rôle de Marc Béland, qui était dans une toile d’araignée géante », se rappelle-t-il. Depuis, le désir de monter ce récit « absolument trippant » lui était resté. Le spectacle devait d’abord être présenté l’hiver dernier, seul rescapé de la programmation originale du Théâtre Denise-Pelletier. Après tout, comment être plus en phase avec cette période confinée qu’à travers l’histoire d’un jeune homme reclus dans sa chambre, isolé à la suite d’une transformation aussi inattendue que radicale ?

Le metteur en scène et directeur artistique, auquel son entourage faisait souvent remarquer qu’il n’écrivait plus — faute de temps —, a décidé de prendre la plume lui-même. « Ce fut un grand plaisir, l’écriture me manquait beaucoup. » Même si ce n’est pas une mince tâche de s’attaquer à un chef-d’œuvre. Claude Poissant vante la richesse de cette œuvre qui dépeint la mystérieuse mutation de Gregor en gros insecte, à l’effroi de sa famille. « On s’aperçoit que selon l’angle où on se place — et c’est ce qui fait que ce personnage est intemporel —, il pourrait y avoir tellement de visions possibles de Gregor. Et selon les portes d’entrée, sa nature profonde bouge. »

Et on se pose toujours la question, dit-il, de savoir si Gregor, enfermé dans une existence contraignante, « choisit de se transformer, si c’est son inconscient qui fait ça. Pour finir par se trouver dans une posture presque plus intéressante dans la différence. Et provoquer chez les autres une réflexion sur cette différence, et même leur propre métamorphose. »

Si on peut projeter moult interprétations sur cette transformation, « à la base, c’est un personnage dont l’univers créé ne correspond plus aux normes d’une société. C’est une révolte contre un système. Et probablement que la force de l’œuvre, c’est aussi de rester dans des zones ambiguës. Kafka trouve un équilibre entre ce qui nous est familier et ce qui est étrange. On a l’impression que Gregor est proche de nous, et pourtant il nous est répugnant. C’est ce plaisir d’être dans l’étrangeté. Parfois, le monde nous apparaît lointain, et en faisant un pas, il y a soudain une reconnaissance, quelque chose qui nous attire et fait qu’on peut échapper à ce qui nous déplaît. »

Années 1960

Le créateur voulait rapprocher le récit écrit par l’écrivain praguois en 1912 de notre époque. Il l’a transposé à une période qu’il avait « l’impression de comprendre ». Et pour ce faire, il s’est replongé dans son enfance. « Je suis un peu pudique, par rapport à ceux qui racontent leur vie et font de l’autofiction, révèle-t-il. Ils sont bien courageux ; moi, je me garde une certaine gêne. Mais je trouve que le théâtre permet de transposer des choses. Alors je suis rentré dans l’univers avec mon frère, mes parents en tête. »

Et le début de la décennie 1960, avec la mort de Duplessis, est une époque où le Québec lui-même se métamorphose, sort de son carcan conventionnel. « Il y a une espèce d’autoritarisme qui tombe et tout à coup, une Révolution tranquille qui va nous amener à une libération. C’est un moment sensible. Et j’ai vu cette ère se transformer tout le long des années 1960, en vivant des affaires très intenses dans ma famille. »

Sans raconter son drame personnel — évoqué dans son texte Si tu meurs je te tue en 1993 —, l’auteur a voulu inventer un monde qui le bouleversait à travers ce qu’il avait vécu. « Cela m’a juste permis des références personnelles émotives, mais aussi des références à cette époque pour le public, des pistes dans la production, les costumes. » Tout en étant attentif à ne pas fixer le récit trop précisément dans un temps et un lieu, de rester dans l’ambiguïté qu’impose Kafka.

Ce fut un grand plaisir, l’écriture me manquait beaucoup

Poissant a fait passer la narration du « il » au « je », donc avec une implication plus directe de Gregor. « J’ai raconté toute l’histoire, mais j’ai pris d’énormes libertés. Entre le schéma de base, je me suis permis de faire des espèces de zigzags, parfois, dans toutes sortes d’émotions, de dramatiques à humoristiques. »

S’il « laisse toutes les portes ouvertes » devant cette fable, l’adaptateur y voit un « désir d’affirmation de soi absolu. Que ce soit par rapport à sortir de la famille, sortir de l’enfance. Se défaire de l’emprise des blessures et des morts autour de soi. Gregor fait un choix extrême — sans savoir s’il vient de l’extérieur ou si c’est lui qui l’a provoqué. Mais à partir du moment où il est dedans, il essaie d’y trouver de petites joies. Même imaginant qu’il va bientôt mourir, disparaître, il aura au moins vécu ces petits espoirs qui font en sorte qu’on peut comme être humain, seul, se sortir parfois de ces obligations autour de soi, qui sont collectives parfois, mais pas toujours satisfaisantes. » Une sorte d’illustration de résilience, donc.

Cette soif d’affirmation résonne fortement auprès d’un public adolescent. Sans parler du sentiment d’aliénation. « C’est pourquoi je voulais monter La métamorphose depuis que je suis à Denise-Pelletier. L’adolescence est une période où on veut se soustraire à tellement de choses qui ont été fabriquées par d’autres, nos parents, nos professeurs. En plus, c’est un récit surréaliste. Et s’il y a une étape de la vie où le surréalisme nous appelle, c’est justement celle-là. »

La bibitte de chacun

Son adaptation part aussi du principe que sur scène, le public va « inventer la forme du cancrelat. Moi j’ai juste besoin de le faire vivre dans l’imagination du spectateur. Et pour ça, je ne me sers pas juste de la narration, mais de toute la fiction avec la famille, et de la présence de la chambre. » C’était son défi d’écriture : « de réussir à créer dans la tête de chaque personne la bibitte qu’ils veulent et qu’ils aient l’impression de l’avoir vue ».

Le personnage de Gregor va plutôt afficher une allure qui « s’approche presque du look de Kafka ». Le metteur en scène a choisi le comédien Alex Bergeron, son interprète de Grande Écoute et Hurlevents, très tôt dans le processus. « Il est physique, il est littéraire, il est charismatique. Et s’il a des opinions très généreuses, je peux lui demander n’importe quoi, il va l’essayer avec une confiance absolue. Il est aussi libraire chez Port de tête, si bien qu’il a lu sur Kafka plus que moi ! »

Claude Poissant voulait imprimer une « trame tendue » de thriller à son spectacle. Avec cette production jouée par cinq interprètes et AlterIndiens à Fred-Barry, le directeur du TDP ressent la satisfaisante impression de déployer un début de saison où « on se lance » enfin, après une année d’incertitude et de prudence.

Il a dû renoncer, par contre, à un spectacle qu’il devait créer durant l’automne 2020, reconfiné : Amours propres est sur la tablette. Ce collage de scènes d’amour de divers auteurs, « poussant l’absurde » du contexte de distanciation, avait été conçu pour l’occasion. « Les spectacles ont une raison d’être à un moment précis. Et pour ressortir celui-là, il faudrait trouver une bonne raison. Pourtant, on l’aimait, c’était super ce qu’ont fait les acteurs. » Un deuil, de ne pouvoir partager l’objet auquel on a œuvré. « Mais là où est la victoire, c’est que ça a fait travailler bien du monde, qui ont gagné leur vie pendant une période où c’était dur de la gagner. »

La métamorphose

D’après l’oeuvre de Franz Kafka. Texte et mise en scène : Claude Poissant. Avec Geneviève Alarie, Alex Bergeron, Myriam Gaboury, Alexander Peganov et Sylvain Scott. Au Théâtre Denise-Pelletier, du 22 septembre au 16 octobre.



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