Michel Marc Bouchard embrasse la complexité du monde

Le thème principal de cette nouvelle pièce est en réalité celui qui traverse toute l’œuvre du dramaturge. Une constante que l’auteur formule ainsi: «Est-ce que l’art, est-ce que la création, peut guérir de la violence subie?»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le thème principal de cette nouvelle pièce est en réalité celui qui traverse toute l’œuvre du dramaturge. Une constante que l’auteur formule ainsi: «Est-ce que l’art, est-ce que la création, peut guérir de la violence subie?»

« Je suis toujours dans la même palette de couleurs », reconnaît d’emblée le dramaturge, dont les nombreuses œuvres rayonnent de par le monde. Dans sa plus récente pièce, Embrasse, sur le point de prendre l’affiche au Théâtre du Nouveau Monde dans une mise en scène d’Eda Holmes, directrice du Théâtre Centaur, où le spectacle sera présenté en janvier, Michel Marc Bouchard nous entraîne une fois de plus sur un territoire où la violence opère lentement… mais sûrement.

« J’avais l’impression de n’avoir pas épuisé le thème de la violence domestique, que ma réflexion sur le sujet n’était pas terminée, explique l’auteur. Il en était question dans L’histoire de l’oie, en 1991, mais il me semblait qu’il restait une porte à ouvrir, un coin sombre à fouiller. » La victime de cette violence, c’est Hugo (Théodore Pellerin), le fils unique de Béatrice Lessard (Anne-Marie Cadieux), un garçon pas comme les autres qui embrasse les gens sans raison et rêve de devenir couturier.

Le thème principal de cette nouvelle pièce est en réalité celui qui traverse toute l’œuvre du dramaturge, des Feluettes à La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé. Une constante que l’auteur formule ainsi : « Est-ce que l’art, est-ce que la création, peut guérir de la violence subie ? Est-ce qu’il peut apporter au créateur un baume, une rédemption, un pardon, une réconciliation ? Je n’avais surtout pas l’intention de réécrire Aurore, l’enfant martyre. Ce que je voulais, c’est comprendre comment la violence peut en quelque sorte provoquer la lumière. En ce moment, je pense que nous avons terriblement besoin d’amour et de pacification. »

Marginal comme tout le monde

Le personnage d’Hugo est certes différent. Différent des gens qui fréquentent la boutique de tissu de sa mère situé dans un recoin d’un centre commercial de banlieue. Différent de l’institutrice (Alice Pascual). Différent de l’agent de police (Anglesh Major). « Hugo est marginal, reconnaît Bouchard, mais j’ose croire que sa marginalité fait écho à celle de tous les gens qui sont dans la salle. Les personnages marginaux, solitaires, incompris ou rejetés sont essentiels, parce qu’ils permettent d’éclairer la vie de manières différentes. »

Il est tout de même une bouée de sauvetage dans la vie du jeune Hugo, une identification salutaire, une reconnaissance salvatrice : cette immense bouffée d’oxygène que lui apporte Yves Saint Laurent. « Ce qui le sauve, explique Bouchard, ce qui lui permet de respirer, c’est Saint Laurent. C’est grâce à ses recherches sur le couturier, grâce à sa curiosité insatiable, presque académique, pour ne pas dire évangélique, qu’Hugo survit. Tout cela nourrit ses instincts de créateur, son imaginaire débordant, son besoin d’évasion, de réinvention. Son monde intérieur est certainement aussi chatoyant que sa vie quotidienne est grise. »

Dans tous les cas, nous sommes condamnés à une éternelle insatisfaction. Une frustration qui est fort probablement le moteur même de la création. L’oeuvre parfaite est inatteignable, inaccessible, comme le sont certainement les notions de mère parfaite ou de fils parfait.

De là à convier sur scène le couturier français mort en 2008, il n’y avait qu’un pas que le dramaturge a osé franchir. Le rôle, pas banal, a été confié à nul autre qu’Yves Jacques. « C’est une vision fantasmée du grand créateur qui apparaît à Hugo, précise Bouchard. J’ai beaucoup travaillé pour qu’il soit présent sans l’être trop, sans être exagérément réaliste, ou interventionniste, et sans jamais non plus verser dans le guignol. Yves Jacques, avec qui je n’avais pas collaboré depuis Les feluettes, est un extraordinaire personnificateur, soucieux du moindre détail, sachant habilement éviter la caricature. C’était le comédien idéal pour un tel rôle. »

Selon le dramaturge, la quête de l’œuvre parfaite, qu’il s’agisse d’un tableau, comme dans Le peintre des madones, d’une pièce de théâtre, comme dans Les feluettes, ou d’une robe, comme c’est le cas ici, est en réalité la métaphore de notre soif d’une relation amoureuse, parentale ou filiale qui soit parfaite. « Dans tous les cas, nous sommes condamnés à une éternelle insatisfaction, estime Bouchard. Une frustration qui est fort probablement le moteur même de la création. L’œuvre parfaite est inatteignable, inaccessible, comme le sont certainement les notions de mère parfaite ou de fils parfait. »

À la barre des témoins

Moins verbeuse que celles qui l’ont précédé, laissant plus de place aux non-dits, à l’évocation, et par conséquent à la mise en scène, la pièce est en bonne partie faite de témoignages. « Je n’ai jamais donné à ce point dans le récit, reconnaît l’auteur. Les personnages offrent leur version des faits, un peu comme dans un procès, souvent par soliloques, par adresses au public. Il y a cet événement initial, la gifle assenée par Béatrice, la mère, à Maryse, l’enseignante, qui lance un grand cri. Tout le reste découle de ça, comme des ondes de choc. »

Quand Hugo est à court d’arguments, qu’il est incapable d’exprimer pleinement ce qu’il éprouve, il embrasse. « Ce sont des baisers de désespoir, explique Bouchard, des appels à l’aide. Ce qu’il dit sans le dire, c’est : “Emmène-moi loin d’ici ! Protège-moi de moi ! Sauve-moi de moi !” Ce titre, c’est aussi une manière pour moi de faire un clin d’œil à ce qu’on est plusieurs à avoir ressenti et même à toujours ressentir en temps de pandémie : une folle envie d’embrasser les gens qu’on aime. »

Embrasse

Texte : Michel Marc Bouchard. Mise en scène : Eda Holmes. Une coproduction du TNM et du Théâtre Centaur. Au TNM du 21 septembre au 16 octobre, puis en tournée au Québec du 5 au 23 novembre.

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