«Seeker»: la philosophie dans l’espace

L’autrice Marie-Claude Verdier voit la science-fiction comme une façon d’aborder des questions philosophiques à travers l’art.
Photo: Adil Boukind Le Devoir L’autrice Marie-Claude Verdier voit la science-fiction comme une façon d’aborder des questions philosophiques à travers l’art.

Le premier texte de Marie-Claude Verdier, créé alors qu’elle n’était qu’adolescente, abordait déjà un sujet relevant un peu, à l’époque, du futurisme. En 1999, son conte Paradise.com, intégré dans le spectacle Les nouveaux Zurbains, évoquait… Internet. L’autrice, notamment, de Nous autres antipodes (mention au prix Gratien-Gélinas, en 2016), qui a signé en balado Menlo Park, une adaptation du roman L’Ève future du Français Auguste Villiers de L’Isle-Adam, aime la science-fiction. Un genre donnant la possibilité d’aborder des questions philosophiques, « mais d’une manière très ludique ». « Dans un conte, on dit : “Il était une fois”, et tout le monde accepte le jeu. Là, on le fait, mais vers le futur. La science-fiction permet le peut-être, permet de regarder vers l’avant. »

La science-fiction incite aussi à imaginer des mondes entiers. Pour Seeker, Marie-Claude Verdier a ainsi inventé tout un univers, une histoire traversant plusieurs époques, sur Mars et sur Terre. Mais elle s’est rendu compte, après des lectures et un travail au Centre des auteurs dramatiques (CEAD), qu’il était « beaucoup plus intelligible » de concentrer sa pièce sur un seul récit. L’autrice la compare à une fenêtre permettant de voir une pièce de la maison, juste une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste. « La science-fiction permet de travailler sur un aspect et de se demander : si on avait des implants mémoriels, comment fonctionnerait-on, comment la société serait-elle bâtie ? C’est comme des expériences de pensée. On essaie telle chose dans un monde fictionnel pour voir ce que ça pourrait donner. »

Revêtue, lors de notre entrevue, d’un chandail de la NASA (elle est allée à la bibliothèque de l’Agence spatiale canadienne afin de fouiller son sujet), Marie-Claude Verdier a donc imaginé les Seekers, des êtres qui, grâce à une mutation, ont la faculté empathique de partager les souvenirs des autres. Une création qui s’appuie sur plusieurs influences, des romans comme des sources scientifiques. Dont cette idée émise par l’auteur-médecin Oliver Sacks : « On a chacun un monologue intérieur qu’on se raconte à soi-même perpétuellement. » Jouer sur la mémoire humaine mènerait donc à un questionnement sur l’identité. « Je travaille beaucoup dans mes œuvres sur le rapport à la narration, sur la façon dont les gens se racontent comme personne, et collectivement comme société. Comment on peut tordre la réalité dans notre propre fiction pour correspondre à ce qu’on veut être. »

En vérité, selon les neurologues, la mémoire est « tellement complexe, tellement liée aux émotions et aux relations humaines que ce serait impossible, par exemple, pour moi, de lire vos souvenirs, ajoute Marie-Claude Verdier. Ce serait incompréhensible ».

Thriller

Dans cet univers, les Seekers sont beaucoup utilisés comme témoins par le système judiciaire, puisqu’il est « basé sur l’intention ». « Avait-il vraiment l’intention de tuer ? Était-elle consentante ou non ? Eux peuvent le dire. Et étant extrêmement sensibles, c’est très difficile pour eux — un peu comme des interprètes peuvent vivre certaines choses. D’un autre côté, les Seekers peuvent aller dans la beauté de l’esprit humain. » Ils ont la possibilité de « sortir d’eux-mêmes » en ayant accès aux connaissances d’autrui. « La beauté du Seeker, c’est aussi qu’il doit raconter cette expérience. » Comme un auteur…

Sans dévoiler l’intrigue de ce thriller, elle confronte en 2050 un Seeker (David Boutin) et son ex-femme (Madeleine Péloquin) dans un bunker militaire, avec secrets d’État à la clé…

Marie-Claude Verdier comprend pourquoi la science-fiction peut faire peur à la scène. Pour un théâtre avec des moyens modestes, « c’est impossible d’accoter ce que le cinéma peut faire ». Mais sa force réside dans l’évocation, la « vérité de la parole incarnée ». La science-fiction adopte généralement deux formes au théâtre, dit-elle. « Soit on a le volet très Fringe, avec un côté un peu carton-pâte, souvent des parodies. Nous, [le metteur en scène] Justin Laramée et moi, on voulait vraiment se concentrer sur une rencontre. On a misé sur l’intime et fait le pari de la sobriété. C’est le gros défi : évoquer à travers la relation entre les deux personnages. Alors, il y a eu un gros travail de spatialisation du son, d’éclairage. C’est un spectacle de son et de lumière assez formidable, dans une toute petite salle. Un écrin pour un huis clos. »
 

Seeker 

Marie-Claude Verdier. Mise en scène : Justin Laramée. Éclairages : Martin Labrecque. Son : Andréa Marsolais-Roy. Création de Collectif Point bleu. À la salle Jean-Claude-Germain, du 14 septembre au 2 octobre.

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