Les scènes forment la jeunesse

Faire du théâtre pour les jeunes reste pour Marie-Ève Huot et Karine Sauvé — bonnes amies aussi à la ville — un espace de liberté.
Illustration: Carmen Casado Faire du théâtre pour les jeunes reste pour Marie-Ève Huot et Karine Sauvé — bonnes amies aussi à la ville — un espace de liberté.

Après plus d’un an de disette, le théâtre jeunesse lève le rideau. Parmi les offres faites aux jeunes publics, Suzanne Lebeau et Marie-Ève Huot explorent la famille et sa complexité dans une relecture philosophique d’Antigone, tandis que Karine Sauvé raconte sa vie familiale transformée après une rupture dans le concert théâtral Chansons pour le musée. On a jasé avec elles de leurs créations respectives et du rôle essentiel que joue la scène lorsqu’elle dessine un espace de rencontres entre êtres humains.

Faire du théâtre pour les jeunes reste pour Marie-Ève Huot et Karine Sauvé — bonnes amies aussi à la ville — un espace de liberté. Les arts vivants permettent de « sortir du quotidien, d’un rythme imposé par la routine », réfléchit Marie-Ève Huot. « On est tout le monde ensemble, acteurs, enfants, adultes, on réfléchit ensemble et on se sent respirer. Ce n’est pas banal d’être une heure comme ça, en pleine conscience. Si on accepte d’entrer dans ces zones-là d’intimité et de sensibilité, j’ose croire qu’après, on est un être humain un peu plus à l’écoute. »

À plus forte raison après la pandémie, ajoute la metteuse en scène. « Je pense qu’on a encore plus besoin de ça. Il y a une usure généralisée qui est assez alarmante et je pense qu’on n’a pas eu beaucoup d’occasions de s’évader. Et là, juste le fait de revoir le monde, les yeux de l’autre, on est émus, on a envie de se parler, de se toucher, de recommencer à faire des projets ensemble. »

Karine Sauvé enchaîne en vantant les vertus rassembleuses des arts vivants. « Je trouve très précieux de pouvoir sentir les autres dans leur réception. D’ailleurs, une des choses qui m’a toujours donné envie de créer pour les enfants, c’est de les sentir dans la salle ; ils sont tellement spontanés et vrais. Il y a quelque chose de sauvage, de libre, que j’aime dans ce public-là et qui fait de moi une meilleure performeuse. » Un rendez-vous privilégié qui peut être parfois un peu inconfortable, ajoute-t-elle, mais « quand la chimie passe, c’est encore plus grand du fait de l’avoir vécue avec d’autre monde ».

Antigone libre

Le souci de faire réfléchir les spectateurs, et de réfléchir avec eux, a guidé la dramaturge Suzanne Lebeau et la metteuse en scène et codirectrice artistique du Carrousel, Marie-Ève Huot, pour Antigone sous le soleil de midi, à découvrir du 18 au 28 novembre à la Maison-Théâtre. « Le personnage principal de la pièce, étonnamment, ce n’est pas Antigone, c’est un narrateur qui interpelle les spectateurs tout au long de la représentation, qui fait appel à leur sens critique en leur posant des questions », précise Marie-Ève Huot.

La tragédie de Sophocle devient ainsi un prétexte pour explorer les thématiques familiales, les secrets de familles, les guerres intestines. « On demande littéralement aux jeunes qui, d’Antigone ou de son oncle Créon, avec qui elle a un litige important, a raison, mais surtout, on réfléchit à la notion de victoire. Tout le texte se déplie de cette façon autour de questions fondamentales sur le sens de la vie, de l’existence, des relations interpersonnelles », explique la metteuse en scène.

Antigone reste une figure phare de cette relecture. Dans une approche douce et aérienne, loin du tragique originel, Lebeau et Huot offrent en effet une Antigone fluide et lumineuse. « Je ne voulais pas qu’on soit dans une tragédie où tout le monde crie, où tout le monde s’éventre, je veux que les personnages nous racontent leur histoire avec du recul. Ça fait 2000 ans que ça s’est passé, et on les convoque aujourd’hui. Qu’est-ce qu’ils ont à nous dire, qu’est-ce qu’ils ont appris de cette tragédie et qu’est-ce qu’on peut, nous aussi, apprendre de cette tragédie en 2021 ? » souligne Huot.

Pour Suzanne Lebeau comme pour Marie-Ève Huot, l’importance accordée au sens critique est primordiale au théâtre, spécialement auprès des jeunes publics. « C’est important de présenter ce type de personnage. En fait, c’est toute ma démarche, et elle est appuyée sur celle de Suzanne. On a la responsabilité comme citoyens de connaître les règles, mais […] on a le droit de poser des questions. Je pense que la liberté arrive au moment où on se les pose ces questions-là […] Ce qui est important de retenir de cette pièce, c’est qu’Antigone écoute sa conscience et assure qu’elle ne pourra être digne si elle fait fi de ce que lui dicte sa voix intérieure. »

Dialoguer avec les œuvres d’art

Karine Sauvé arrive quant à elle avec une proposition intimiste dans laquelle elle plonge au cœur de sa solitude et entreprend un dialogue avec l’art. « Cette histoire part de la vraie vie. En me séparant du père de mes enfants […], plusieurs questions ont surgi. […] À ce moment-là, j’ai eu une envie forte de me retrouver avec des œuvres d’art qui m’inspirent pour voir si je pouvais, tout en étant seule, me sentir liée. » La performeuse s’est livrée à ce qu’elle appelle des résidences camping et a passé trois jours et trois nuits en solitaire dans des ateliers, baignée dans l’univers de trois artistes. Un moment bienfaiteur, confie-t-elle.

Cette retraite a donné naissance à Chansons pour le musée, à attraper du 21 au 31 octobre à la Maison-Théâtre et du 16 au 21 novembre au théâtre Les Gros Becs. Dans cette pièce, la créatrice — accompagnée sur scène par le musicien Nicolas Letarte-Bersianik — se présente sous le nom de Karine Pas Sauvé, une mère qui parle du vertige qui accompagne ses instants de solitude. Conseillée par un Psyquelette, un ostéopathe de l’âme — une invention du coauteur David Paquet —, la jeune femme se rend dans trois musées où elle va à la rencontre d’œuvres et chante devant elles. « C’est le traitement qui est devenu la pièce de théâtre », explique l’artiste.

Dans une mise en scène somme toute épurée, Karine Sauvé souligne que les tableaux dont parle le personnage sont décrits afin de « faire surgir des œuvres dans la tête des jeunes spectateurs comme s’ils les créaient eux-mêmes […] J’ai vraiment confiance en leur capacité d’abstraction et en leur perspicacité de spectateurs. Ils ont une grande capacité de création. »

Notre sélection pour l’automne

Walter Ego convie les 5-10 ans à une rencontre clownesque avec Monsieur Walter, un homme seul qui découvre son alter ego (du 28 octobre au 21 novembre au théâtre Les Gros Becs). Destiné aux tout-petits, le spectacle intime Hermanitas met en vedette Isabelle Payant, qui s’amuse avec la lumière et la matière (en octobre à la Maison-Théâtre). La vibrante compagnie de danse Bouge de là retrouve son public avec À travers mes yeux, à voir tout l’automne dans plusieurs arrondissements de l’île de Montréal. L’équipe d’Ample Man Danse se déplacera dans les cours d’école tout l’automne avec Piano public, un spectacle sensoriel dans lequel musique et danse se livrent à une ronde interactive avec le public. Côté narratif, L’arche de Noémie, créée par Jasmine Dubé en 1998, est à redécouvrir en novembre aux Gros Becs (8-12 ans). Et, pour les Fêtes, le théâtre les Gros Becs sera aussi l’hôte du classique Alice au pays des merveilles produit par le théâtre Tout à trac (5-10 ans).



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