Trois versions d’un mythe

Philippe Racine, Tatiana Zinga Botao et Lyndz Dantiste signent la mise en scène de la pièce «Qui veut la peau d’Antigone?»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Philippe Racine, Tatiana Zinga Botao et Lyndz Dantiste signent la mise en scène de la pièce «Qui veut la peau d’Antigone?»

« À travers le monde, il y a des Antigone qui surgissent un peu partout. Pour l’instant, c’est la figure qui nous parle le plus, on dirait », constate le comédien Philippe Racine. Depuis l’Antiquité, ce mythe n’en finit pas d’éclairer la résistance au pouvoir ou à l’injustice, la rébellion. Le combat de cette jeune femme qui brave, seule, une loi royale pour honorer un frère mort a inspiré moult versions, au Québec encore récemment avec le film de Sophie Deraspe ou la pièce Antigone au printemps de la dramaturge Nathalie Boisvert, mis en scène par Frédéric Sasseville-Painchaud. Et en novembre, à la Maison Théâtre, la réputée autrice jeunesse Suzanne Lebeau créera Antigone sous le soleil de midi.

Le comédien explique la pérennité d’Antigone par la richesse des thèmes et des dilemmes moraux que la pièce met en place. « Mais pourquoi ça résonne encore plus maintenant ? Je crois que c’est à la lumière des événements sociaux. » La mort de George Floyd et tout ce qui a mené à Black Lives Matter a choqué. Et nous a forcé à réfléchir. « On est encore pris dans ce cercle de violence. Et Antigone est prise dans un cercle de violence. Ses deux frères s’entretuent, sa ville sort d’une guerre civile ! Je crois aussi qu’on est encore plus sensibles, comme créateurs, au fait que ce mythe [dresse] un individu face à un système. Antigone se défend contre quelque chose de plus grand qu’elle. »

Spectacle fondateur de La Sentinelle, Qui veut la peau d’Antigone ? prend la forme d’un solo, joué successivement par les trois membres de cette « seule compagnie professionnelle francophone dirigée par des Afro-descendants ». « On se projette dans la figure d’Antigone et on souhaite que le public voie la même chose, dit Philippe Racine. C’est-à-dire que si je fais Antigone et que je dis quelque chose comme : “un jour, on comprendra ce que tu nous as fait vivre, Créon, et on déboulonnera les statues”, est-ce qu’on peut avoir une meilleure référence à aujourd’hui ? »

Collage

Philippe Racine a réalisé un collage de différents textes à partir des passages « les plus signifiants » pour les préoccupations du trio. Il a puisé chez Anouilh, Sophocle, Brecht.

Et ses découvertes d’autres versions témoignent de l’universalité du mythe. Il s’est inspiré notamment de Antigone Gonzalez, de la Mexicaine Sara Uribe. « C’est vraiment intéressant : Antigone cherche son frère à travers les vestiges d’une lutte des narcotrafiquants. Axel Cornil, un auteur belge, a travaillé avec des jeunes de la rue d’origine congolaise. » Le montage inclut aussi des extraits en créole tirés de l’Antigone du dramaturge haïtien Félix Morisseau-Leroy.

Même si le texte ne change pas, sauf parfois dans la structure, l’audacieux spectacle propose des angles différents selon les interprètes. Tatiana Zinga Botao travaille ainsi la dimension féministe, la place des femmes dans ces enjeux. Philippe Racine explore la thématique de l’aveuglement. « Pour moi, le personnage principal n’est pas Antigone, mais Créon, le tyran, qui est aveuglé par le pouvoir. Ce qui fait de lui l’oppresseur. Là encore, si on veut voir différentes couches, si je suis Noir et que je me présente sur scène [dans le rôle de] l’oppresseur, alors que le discours ambiant est que parce qu’on est Noir, on est l’opprimé, on commence à nuancer un peu le débat. »

Et sur le plan formel, les trois monologues — Espace Libre a réduit le tarif pour qui veut en voir plus d’un — présentent de grosses différences, reflet des visions distinctes de ces trois « personnalités fortes ». « Les concepts de base pour interpréter le texte sont différents. Tatiana est dans la tradition du conte congolais. Lyndz Dantiste, lui, a un souci d’aller chercher des racines profondes. Forcément, on passe du côté de l’expérience vaudoue puisqu’un des thèmes d’Antigone, c’est le dilemme entre les lois faites par les humains et le désir de croire qu’il y a quelque chose de plus grand que nous. De mon côté, je suis beaucoup plus dans l’esthétisme. » Il prend le pari, subversif à notre époque, de la lenteur. « C’est un spectacle surla façon dont le drame se développe lentement. Dans notre société, on voit venir les choses très rapidement, a-t-on l’impression. Mais c’est avec le temps qu’elles se gangrènent. »

Le trio porte tous les personnages de la tragédie. Mais même s’il joue la fille d’Œdipe, l’acteur dit « ne pas avoir besoin d’incarner la figure féminine », car ce qu’Antigone représente sur scène dépasse largement, transcende cet aspect. « Et on ne l’aborde pas de front, mais nécessairement, parce qu’un homme joue une femme, on ouvre le discours sur le genre, sur la diversité. »

La diversité « au sens large », c’est justement le mandat de La Sentinelle (Philippe Racine se dit fier de la parité homme-femme de leur équipe). Ce qui signifie aussi une pluralité de pensée. Les trois diplômés du Conservatoire signent d’ailleurs la mise en scène conjointement. « Bien humblement, on cherche aussi à avoir un autre mode de fonctionnement, qui nous ressemble un peu plus, à trouver notre méthode de travail, plutôt que la façon conventionnelle qu’on a apprise. »

La fondation de ce théâtre dirigé par des Afro-descendants était nécessaire, pense Philippe Racine, qui s’y est joint comme directeur artistique. « On a beau dire qu’on veut de la diversité sur scène, encore faut-il avoir aussi la capacité de le faire par nous-mêmes. Avoir une compagnie, c’est le moyen d’avoir le contrôle sur ce qu’on veut représenter. Et c’est aussi simple que ça : on veut travailler ! »

Qui veut la peau d’Antigone?

Dramaturgie : Philippe Racine, mise en scène : La Sentinelle, collaboration : Olivia Palacci, Xavier Huard, avec Tatiana Zinga Botao (7-11 septembre), Philippe Racine (14-18 septembre) et Lyndz Dantiste (21-25 septembre), à Espace Libre



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