Dans l’inépuisable jungle de Jean-Philippe Baril Guérard

Le metteur en scène Jean-Simon Traversy, l’interprète Emmanuelle Lussier Martinez et l’auteur Jean-Philippe Baril Guérard sont au cœur de l’adaptation théâtrale du roman «Manuel de la vie sauvage».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le metteur en scène Jean-Simon Traversy, l’interprète Emmanuelle Lussier Martinez et l’auteur Jean-Philippe Baril Guérard sont au cœur de l’adaptation théâtrale du roman «Manuel de la vie sauvage».

Quelques mois seulement après la parution de son quatrième roman, le célébré Haute démolition (Ta Mère, 2021), Jean-Philippe Baril Guérard s’apprête à voir son troisième opus, Manuel de la vie sauvage (Ta Mère, 2018), s’incarner au théâtre chez Duceppe et à la télévision grâce à KOTV. Dans les deux cas, c’est le jeune auteur, formé en théâtre faut-il le rappeler, qui signe l’adaptation.

« Ça me fait toujours plaisir d’essayer quelque chose que je n’ai jamais fait, affirme Baril Guérard d’entrée de jeu. Pour la version théâtrale, mon unique inquiétude concernait la quantité d’informations. Comment aborder tout ça en une heure trente ? » Il est vrai que le roman regorge d’échanges plutôt techniques, pour ne pas dire jargonneux. Il est question de la constitution d’une start-up et de la création d’un robot conversationnel post-mortem, mais surtout des multiples questions éthiques, éminemment actuelles, que cet univers soulève. Le hasard veut que Fairfly, une pièce du Catalan Joan Yago García traitant de thèmes similaires, soit présentée à La Licorne à compter du 7 septembre.

Pour Jean-Simon Traversy, qui signe la mise en scène du spectacle qui prendra l’affiche chez Duceppe le 8 septembre, la théâtralité est partout dans les pages du Manuel de la vie sauvage : « Il y a les dialogues rythmés et cinglants, les allusions franches au fonctionnement du théâtre, à sa manière d’évoquer le réel, les personnages dont les luttes ont souvent quelque chose de shakespearien, mais il y a surtout la forme de l’ensemble du roman qui appelle nécessairement une adresse au public, un corps dans l’espace, une mise en scène de soi, mais également de la marque, du produit, des collègues, en somme une représentation qui comporte son lot de spectaculaire. »

Précisons que le personnage principal et narrateur du roman s’adresse à la lectrice et au lecteur en employant le ton motivationnel des fameuses conférences TED (Technology, Entertainment and Design), partageant dans son « manuel » les secrets qui l’ont mené, après que quelques embûches eurent été surmontées, à une immense réussite. Sur le passage du héros, quelques têtes vont rouler, quelques vies seront détruites, mais toujours pour servir un idéal, une idée considérée comme supérieure : « Il n’y a rien de plus puissant qu’une idée. »

Une occasion à saisir

Alors que le personnage principal du roman est un homme, l’inénarrable Kevin Bédard, le spectacle présenté chez Duceppe sera mené par une femme, Cindy Bédard, incarnée par Emmanuelle Lussier Martinez. « On a longtemps travaillé avec François Arnaud, explique Jean-Simon Traversy. Il a participé à plusieurs étapes d’adaptation, jusqu’à ce qu’il décroche un rôle dans une télésérie au sud de la frontière. Après avoir réfléchi à le remplacer par un autre comédien, il m’a semblé que le parcours du personnage serait enrichi par un changement de genre. »

 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le metteur en scène Jean-Simon Traversy, l’interprète Emmanuelle Lussier Martinez et l’auteur Jean-Philippe Baril Guérard

Pour le metteur en scène, il y avait là une occasion à saisir : « Je ne voulais surtout pas que ce soit du women washing, c’est pourquoi j’ai tenu à ce que toute l’équipe s’interroge sur ce que ça signifiait que Kevin devienne Cindy. » « Pour que le public adhère à la philosophie de Cindy, explique Emmanuelle Lussier Martinez, il y a un équilibre délicat à trouver. C’est un mélange de douceur et d’autorité, sans jamais aller du côté de ce qui pourrait être interprété comme de la gentillesse ou alors de l’arrogance. Je pense proposer quelque chose de relativement asexué, ou d’androgyne. Que ce soit un homme ou une femme, la motivation du personnage reste la même, c’est le regard des gens qui change. Ce que cela interroge, en fait, ce sont les biais du public. »

Science-fiction ou réalité ?

Huldu, la société que Cindy fonde avec Ève (Isabeau Blanche) et Laurent (Maxime Mailloux), travaille à l’élaboration (et à la vigoureuse défense) d’un robot conversationnel post-mortem. « Imaginez-vous pouvoir continuer d’échanger avec vos proches après leur mort. À partir des traces numériques qu’ils laissent derrière eux, on crée un robot conversationnel qui permet de les garder près de vous, dans votre poche… et qui révèle aussi leurs côtés cachés. »

Cet outil, qui fascine autant qu’il donne froid dans le dos, Jean-Philippe Baril Guérard ne l’a pas inventé : « Je me suis inspiré d’une start-up américaine appelée Replika. » En 2015, Eugenia Kuyda a créé un chatbot à partir des messages textes de son ami Roman Mazurenko, qui venait de mourir dans un accident de voiture. Son application a suscité les réactions les plus diverses, de l’admiration à la colère. « J’ai tout de suite eu envie d’explorer les graves enjeux éthiques que ça pose, mais aussi les besoins indéniables que cela comble. »

Ainsi, l’œuvre incarne de multiples questionnements fort actuels et même futuristes concernant l’intelligence artificielle et sa mise en marché, ce détonnant mélange de culture numérique et de soif d’éternité, des sujets que l’auteur avait commencé à aborder dans une pièce vertigineuse intitulée La singularité est proche.

« On espère que le spectateur se sentira pris au piège, avoue Traversy. On veut qu’il adhère à quelque chose pour se rendre compte à la toute fin que tout cela était orchestré. La pièce est une vaste satire du capitalisme basé sur la performance, cette obsession pour la réussite qu’il nous arrive tous de ressentir à un moment ou à un autre, que ce soit au gym, au travail ou dans une relation amoureuse, mais qui adopte ici des proportions alarmantes. »

Tragédie numérique et shakespearienne

Lorsque le réalisateur Christian Laurence est tombé sur le roman de Jean-Philippe Baril Guérard, il travaillait depuis plusieurs années à un scénario de film sur les nouvelles technologies et de la notion d’héritage numérique : « Comment envisager les rites funéraires maintenant que nous existons de façon virtuelle et, en quelque sorte, éternelle ? L’idée était riche, mais je n’arrivais pas à développer ma trame dramatique de manière satisfaisante. Quand j’ai lu Manuel de la vie sauvage, ça a complètement tué mon projet. If you can’t beat them, join them ! J’ai contacté Jean-Philippe, qui s’est montré tout de suite ouvert à une collaboration. On a jonglé un peu avec le format, puis la minisérie télé s’est imposée. »

Pour le réalisateur, qui tourne en ce moment même avec Antoine Pilon (dans la peau de Kevin), Virginie Ranger-Beauregard et Rodley Pitt six épisodes de 60 minutes qui seront diffusés sur Séries Plus au printemps 2022, Baril Guérard est un dialoguiste d’exception : « C’est certainement l’une des grandes forces de tous ses romans. Son style haletant, les échanges acides entre personnages, véritables duels sans merci. Le défi était de préserver le rapport direct du narrateur au public. On a conservé le procédé narratif. Kevin interpelle le spectateur, notamment en brisant le quatrième mur. On s’est aussi permis d’ajouter des péripéties à la trame. »

« L’oeuvre est résolument moderne, explique le réalisateur, elle aborde la révolution numérique, sans égale dans l’histoire de notre civilisation. En même temps, les sentiments qui animent les protagonistes, comme l’envie, l’orgueil, l’ambition et la cruauté, sont vieux comme monde. Si bien que, parfois, Jean-Philippe et moi avons l’impression de tourner une tragédie shakespearienne ! »

 

Manuel de la vie sauvage
Une production KOTV. Six épisodes de 60 minutes. Sur Séries Plus au printemps 2022.

Manuel de la vie sauvage

Texte : Jean-Philippe Baril Guérard. Mise en scène : Jean-Simon Traversy. Au Théâtre Jean-Duceppe, du 8 septembre au 9 octobre.



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