Carole Fréchette et le besoin de dire

En 2014, la dramaturge Carole Fréchette avait été invitée à donner un atelier d’écriture à de jeunes auteurs lors d’un festival de théâtre panafricain, d’où est issue la pièce «Nassara».
Photo: Adil Boukind Le Devoir En 2014, la dramaturge Carole Fréchette avait été invitée à donner un atelier d’écriture à de jeunes auteurs lors d’un festival de théâtre panafricain, d’où est issue la pièce «Nassara».

Qu’arrive-t-il lorsqu’un personnage qui n’était pas prévu cogne avec insistance à la porte d’une créatrice ? C’est ce qui est survenu dans la nouvelle œuvre de Carole Fréchette, Nassara, déviée de sa direction originelle. « C’est mystérieux comment ça se passe ; et ça a l’air un peu ésotérique, au sens que c’est moi qui tiens le crayon ! convient l’autrice en riant. Mais comme je le fais souvent pour écrire des pièces, je suis d’abord partie d’un petit élément sensible. »

D’un mot, de contacts inspirés par sa première visite à Ouagadougou, au Burkina Faso. En 2014, la réputée dramaturge avait été invitée à donner un atelier d’écriture à de jeunes auteurs africains par Les Récréatrales, un « super » festival de théâtre panafricain sis dans un quartier résidentiel. Et chaque fois qu’elle marchait dans les rues, des enfants accouraient vers elle et venaient lui prendre la main en criant joyeusement « nassara, nassara » — signifiant le Blanc, la Blanche en moré —, ce qui submergeait Carole Fréchette d’une profonde émotion, dont elle ne comprenait alors pas l’origine.

Nassara prend aussi sa source dans un malaise que la Québécoise a ressenti lors de réunions avec d’autres formateurs, de sa difficulté à situer sa position dans les échanges avec ces collègues venus d’Europe et d’Afrique. « Les Européens ont des enjeux différents avec l’Afrique, surtout les Français. Et j’avais le sentiment que je ne savais pas trop où était ma place dans ce concert international et que je ne comprenais pas toujours ce qui se passait en sous-texte. Alors je suis partie de cette espèce de malaise, de cette impression que des choses m’échappaient dans ce qui se jouait autour de la table. »

La pièce était donc destinée à être un monologue, celui d’une Montréalaise participant à un colloque international sur l’agriculture urbaine à Ouagadougou. Marie-Odile peine à se concentrer sur la réunion, envahie par des chagrins personnels qui cherchent à s’exprimer. Carole Fréchette croyait que le moment où sa protagoniste ouvrirait la bouche pour « laisser éclater son drame intime au milieu d’enjeux planétaires » serait le point culminant de sa pièce. Mais c’est alors que surgit un jeune homme avec une kalachnikov.

Comme je le fais souvent pour écrire des pièces, je suis d’abord partie d’un petit élément sensible

L’autrice de Je pense à Yu a beaucoup résisté, d’abord, à cet invité surprise. « J’avais peur de beaucoup de choses, et surtout du ridicule, je pense. Juste le fait de faire une action violente, ce n’est pas du tout dans mon registre. Je me disais : je ne connais rien là-dedans. Mais ça revenait. Et un jour, j’ai essayé. Après, je n’étais plus capable de l’enlever. J’avais conscience aussi de jouer avec des principes de dramaturgie : après un tiers de la pièce, de la faire basculer comme ça, ça ne se fait pas vraiment. »

Et la question de faire parler l’autre se pose à l’ère des débats sur l’appropriation culturelle. Un contexte ayant « déjà changé » depuis le début de l’écriture, qui précédait le scandale SLĀV, note-t-elle.

« C’est sûr que le travail d’un auteur, c’est de faire parler l’autre. Il y a des degrés [d’altérité], mais c’est toujours un autre qui parle, finalement. Ça m’a pris du temps à trouver une voix pour lui. Comment moi, femme dans la soixantaine, nord-américaine, je peux rentrer dans le corps, le cœur, la tête d’un garçon africain de 18 ans qui sent que ça gronde en lui, alors que ça ne gronde pas tant que ça en moi ? (rires) C’est surtout ça qui était le plus dur. » Dépeindre cette révolte, pour une artiste chez qui la colère n’est pas un moteur d’écriture : « Ce n’est pas un sentiment dominant chez moi. »

Jeune troublé ne revendiquant aucune cause (ce n’est pas un djihadiste), mais frustré « de se sentir pris dans une vie qui ne lui convient pas », Ali ne diffère donc pas d’elle que par son origine, mais par son genre, son âge, sa condition, sa situation. « Alors, je me suis dit : partons de ce que nous avons en commun, une expérience humaine. On est des êtres humains qui ont un désir de prendre la parole. Plus j’ai écrit à son sujet, et plus je l’ai rapproché de moi. J’en ai fait un garçon qui est dans la colère, mais aussi, peut-être, la peur, la détresse, un questionnement. Un besoin de dire. » Ses deux protagonistes perdus, chacun dans « des registres très différents », sont mus par cette volonté de prendre la parole.

Ce récit tendu, polyphonique est raconté à trois voix. Et parce que la dramaturge « cherche toujours [s]a juste place pour parler », il adopte souvent un point de vue extérieur. Comme celui de Marie-Odile (Marie-Thérèse Fortin), lorsqu’elle fait vivre les autres participants au colloque, ou de la narratrice (Stephie Mazunya).

Une sorte d’alter ego de l’autrice dans la pièce, représentant notamment comment celle-ci cherche un dénouement juste à ce huis clos menaçant, qui est aussi une situation « dangereuse » sur le plan dramaturgique. « C’est relativement facile de mettre des personnages en marche. Mais après, qu’est-ce qui peut arriver ? C’est la question qui tue quand tu es auteur. »

Chose certaine, à travers cette plongée dans la fiction, dans le « complètement personnel et subjectif », Carole Fréchette a tenté de s’approcher le plus possible de la vérité de ses personnages.

Le choix de Sophie

À l’initiative du directeur du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Sylvain Bélanger, Nassara est coproduite par le Théâtre des Récréâtrales, du Burkina Faso. Carole Fréchette se dit heureuse que sa « parole d’étrangère soit portée par une compagnie africaine ».

Et par un comédien malien, Moussa Sidibé. Paradoxalement, si le personnage d’Ali avait un peu forcé son entrée dans la pièce, l’acteur l’incarnant, lui, n’a pas pu franchir nos frontières, tout invité soit-il, se butant au refus du gouvernement canadien. « Même avant la pandémie, le Théâtre d’Aujourd’hui a demandé trois fois un visa pour qu’il vienne répéter et chaque fois il a été refusé. » Une situation qui n’est pas rare, parlez-en au Festival TransAmériques.

Depuis, la situation sanitaire a rendu « doublement impossible » que l’interprète vienne jouer ici. L’été dernier, la metteuse en scène, Sophie Cadieux a pris une décision aux « conséquences artistiques importantes », en choisissant de ne pas le remplacer par un acteur local.

« Elle trouvait que ça n’a pas de sens de le faire sans lui, parce que tout le projet en est un de collaboration et parce qu’on avait déjà fait des lectures avec lui », rapporte Carole Fréchette. « Et on s’est dit : ça va être à l’image de notre réalité actuelle. On est à une époque où on trouve toutes sortes de solutions technologiques pour continuer à être ensemble. Je trouve que Sophie a mené ça très bien. »

Moussa Sidibé va être présent vocalement et « il va y avoir d’autre chose ». L’autrice ne veut pas trop en dévoiler. Mais elle pense que ce choix se tient sur le plan artistique, que le niveau narratif de la pièce le permet et que, politiquement, « ça dit quelque chose, certainement, sur l’accueil des artistes africains au Canada, l’impossibilité ou la difficulté. Mais c’était très touchant de répéter avec lui, dans sa petite chambre à Bamako ».

Carole Fréchette garde espoir qu’il sera possible d’amener la production au Burkina Faso, comme c’était prévu initialement. « Il y a un an et demi, on devait aller à Ouagadougou pour la jouer. Mais c’est toujours dans les plans d’aller là un jour. Et si on y va, lui va être là ! »

Nassara

Texte : Carole Fréchette. Mise en scène : Sophie Cadieux. Avec Marie-Thérèse Fortin, Stephie Mazunya, Moussa Sidibé. Création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, coproduction du Théâtre des Récréatrales. Présentée à la salle Michelle-Rossignol, du 7 au 25 septembre.

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