«Plácido-Mo», pour voir la ville à travers les yeux d’itinérants

Le projet a précédé la pandémie, «Plácido-Mo» ayant dû être reporté la saison dernière. Le directeur artistique d’Espace Libre, Geoffrey Gaquère (à droite), avait tout de suite accueilli favorablement la proposition du cocréateur Ricard Soler Mallol (à gauche), ce concept né en Catalogne s’inscrivant parfaitement dans la démarche des «spectacles de quartier», ces productions artistiques professionnelles faisant appel à la partici-pation de citoyens du Centre-Sud.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le projet a précédé la pandémie, «Plácido-Mo» ayant dû être reporté la saison dernière. Le directeur artistique d’Espace Libre, Geoffrey Gaquère (à droite), avait tout de suite accueilli favorablement la proposition du cocréateur Ricard Soler Mallol (à gauche), ce concept né en Catalogne s’inscrivant parfaitement dans la démarche des «spectacles de quartier», ces productions artistiques professionnelles faisant appel à la partici-pation de citoyens du Centre-Sud.

Durant le confinement où les Montréalais étaient retranchés chacun chez eux, ils étaient à peu près les seuls à déambuler dans un centre-ville déserté : ceux qui n’ont que la rue pour maison. Un enjeu social qui semble s’être, hélas, exacerbé pendant cette période. C’est dire la pertinence d’un spectacle déambulatoire présentant l’espace urbain à travers le prisme d’itinérants.

Le projet précédait toutefois la pandémie, Plácido-Mo ayant dû être reporté la saison dernière. Le directeur artistique d’Espace Libre avait tout de suite accueilli favorablement la proposition du cocréateur Ricard Soler Mallol, ce concept né en Catalogne s’inscrivant parfaitement dans la démarche des « spectacles de quartier », ces productions artistiques professionnelles faisant appel à la participation de citoyens du Centre-Sud. Geoffrey Gaquère y a vu une occasion de témoigner d’une réalité « difficile » de son arrondissement tout en nouant un partenariat avec un organisme local. « On est à quelques rues à peine du magazine L’Itinéraireet ça faisait longtemps que j’avais envie de collaborer avec eux. »

Le projet imaginé par la comédienne catalane Magda Puig Torres, en réponse à la crise économique en Espagne, fut d’abord créé au Festival TNT, à Barcelone, en 2016. « Plácido-Mo » était le pseudonyme adopté en 2010 par un chômeur espagnol pour décrire sa vie et celle d’autres itinérants sur Twitter.

Le spectacle déambulatoire fait entrer dans cette réalité « d’une façon très empathique », explique Ricard Soler Mallol. « On ne fait pas un portrait général de l’itinérance à Montréal. Je pense que personne n’est capable de faire ça : c’est très complexe, il y a des réalités différentes. On propose de connaître trois personnes. On fait leur portrait, et c’est très axé sur la façon dont ils vivent. »

Choisis par un organisme local, en l’occurrence L’Itinéraire, ceux-ci deviennent leurs personnages principaux. Ils racontent leur quotidien dans des témoignages enregistrés. « Ce qu’on cherche, c’est ce que ça signifie de vivre dans la rue. Surtout, on se pose la question : qu’est-ce qui se passe lorsque tu n’as pas de maison, et donc que ton espace privé, c’est l’espace public ? Comment est ta vie, dans ces circonstances-là ? »

Plácido-Mo joue beaucoup sur la perception, sur la façon dont le regard change. Le spectateur y (re)découvre les lieux à travers la vision différente que peuvent en avoir les personnes en situation d’itinérance. « Là où tu vois un café, peut-être qu’ils voient un endroit où dormir, où rester jusqu’à l’ouverture du métro pour ne pas être dans le froid, expose Ricard Soler Mallol. Là où tu vois une bibliothèque, eux voient une toilette. Parce que les livres, disent-ils, on en trouve partout. Mais les toilettes, en hiver ? Donc il s’agit toujours de changer un peu de point de vue. »

Chaque création du spectacle in situ suit la même formule, mais est réécrite en s’ancrant chaque fois dans la réalité locale de la ville de diffusion. Selon Ricard Soler Mallol — aussi metteur en scène du prochain Fairfly, à La Licorne —, la différence majeure entre la production de Montréal et les trois versions précédentes, c’est qu’en Catalogne, les itinérants présentés « avaient un quotidien très structuré et ici, c’est le contraire. Il n’y en a pas, de quotidien. » Il l’attribue aux changements saisonniers, à la mobilité des trois Montréalais (« même si ce sont des habitués du quartier, ils bougent un peu partout : le métro est très utilisé en hiver ») et aussi au fonctionnement des refuges ici.

Le décor de la rue

Casque d’écoute sur les oreilles, les spectateurs vont donc arpenter le Centre-Sud, où auront également lieu des interventions artistiques visant à leur faire regarder la ville autrement. « Ce que je trouve beau, c’est le côté totalement intime de cette balade, intervient Geoffrey Gaquère. Et c’était aussi formidable de s’approprier la rue : cela donne aux gens qui vont faire le parcours une autre perspective sur ces rues. Le spectacle sillonne le quartier de façon à montrer plein d’angles différents. Et en même temps, un autre spectacle va aussi avoir lieu : les passants qui vont vous regarder déambuler. C’est tout cette espèce de jeu entre où est la réalité, où est le théâtre que je trouve vraiment intéressant. »

Non seulement fait-il de la rue son décor, mais Plácido-Mo a donc ajouté des éléments théâtraux, scénographiques dans l’espace urbain. Des installations placées au préalable, à l’insu du public. « Parfois aussi, il y a des choses qu’on n’a pas mises, mais dont le spectateur peut penser qu’elles font partie du théâtre… » renchérit Mallol.

Touchant

Les trois itinérants peuvent, s’ils ont envie d’être présents, choisir de venir converser avec le public à la fin du parcours, même s’ils ne participent pas au déambulatoire. En effet, les créateurs ne voulaient pas mettre des visages sur ces trois témoignages parlés, « anonymes mais très précis », exemples emblématiques de plusieurs. Afin de ne pas tomber « dans un côté plus sensationnaliste » et de se dégager de tout préjugé lié à l’apparence.

Diane Gariépy, Mario St-Denis et Nicolas Leclair ont par contre eu un droit de regard sur la version finale de leur témoignage et ont contribué à déterminer l’itinéraire du show. « On les considère aussi comme des artistes, ajoute Ricard Soler Mallol. On établit un dialogue très sincère d’artiste à artiste. On n’oblige à rien. » Après une méfiance initiale, les participants ont volontiers collaboré. « Ils ont vraiment envie de s’exprimer. L’un d’eux disait : “Pouvoir expliquer ce que j’ai vécu, le partager avec d’autres, c’est une chance”. »

Le créateur qualifie Plácido-Mo de spectacle touchant. Le parcours est solitaire, « mais on se sent très complices de ces trois personnes. On a la sensation de les connaître pendant le spectacle ». Même si on se rend compte des différences.

Et la rencontre avec autrui, pour le directeur d’Espace Libre, c’est le point commun de tous les spectacles de quartier, qui tissent des liens entre le théâtre de la rue Fullum et sa communauté depuis 2015. « C’est très humaniste, ce genre de théâtre là — évidemment s’il est bien fait, s’il n’est pas sensationnaliste, assure Geoffrey Gaquère. C’est vraiment un lien direct avec l’humanité. En fait, ce n’est pas la ville qu’on y regarde différemment. Ce sont les gens. Cela nous oblige à faire un effort de compréhension. Parce que derrière toute apparence, toute blessure, il y a toujours un être humain. Et s’il y a bien une affaire à laquelle sert, entre autres, le théâtre, c’est à nous rapprocher de cette humanité, de ce qui nous relie les uns aux autres. » Ce qui n’est certes pas superflu après une année éprouvante, où l’on aura appris à avoir peur des autres, des contacts humains.

Plácido-Mo

Création et mise en scène : Magda Puig Torres et Ricard Soler Mallol. Dramaturgie : Judith Pujol, Ricard Soler Mallol et Magda Puig Torres. Avec les témoignages de Diane Gariépy, Mario St-Denis et Nicolas Leclair. Narration : Sophie Martin. Produit par Espace Libre, en collaboration avec Magda Puig Torres et la compagnie OBSKENÉ. À Espace Libre, du 24 août au 5 septembre.



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