Les enfants adorés et mal-aimés de Michel Tremblay

Michel Tremblay anticipe le plaisir de cette «jasette avec Guylaine»,comme il la nomme, parce qu’elle prend la forme d’une conversation. Une occasion intéressante d’élargir la discussion, les entrevues avec les artistes se concentrant d’habitude sur la nouvelle œuvre. «Là, on aura une heure et demie à parler de tout. Des pièces qui ont marché comme de celles qui n’ont pas marché, des pièces qui sont tombées dans l’oubli.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Michel Tremblay anticipe le plaisir de cette «jasette avec Guylaine»,comme il la nomme, parce qu’elle prend la forme d’une conversation. Une occasion intéressante d’élargir la discussion, les entrevues avec les artistes se concentrant d’habitude sur la nouvelle œuvre. «Là, on aura une heure et demie à parler de tout. Des pièces qui ont marché comme de celles qui n’ont pas marché, des pièces qui sont tombées dans l’oubli.»

À tout seigneur, tout honneur : c’est par Michel Tremblay que L’histoire de mon théâtre inaugure sa série de quatre rencontres avec des dramaturges québécois. La première édition de l’événement, inspiré par le succès de L’histoire de mes chansons, présentera des entretiens menés par la comédienne Guylaine Tremblay sur la scène du Théâtre Jean-Duceppe.

L’auteur célébré, qui a traversé l’année pandémique en écrivant comme toujours — il a même signé une courte pièce pour l’événement-bénéfice virtuel du Théâtre du Rideau-Vert, Coronavarius, donnant la parole à un couple de nonagénaires séparés par la COVID-19, juge l’idée excellente. Il anticipe le plaisir de cette « jasette avec Guylaine », comme il la nomme, parce qu’elle prend la forme d’une conversation. Une occasion intéressante d’élargir la discussion, les entrevues avec les artistes se concentrant d’habitude sur la nouvelle œuvre. « Là, on aura une heure et demie à parler de tout. Des pièces qui ont marché comme decelles qui n’ont pas marché, des pièces qui sont tombées dans l’oubli. »

Des interprètes (ici Anne-Marie Cadieux, Nathalie Mallette, Henri Chassé et Isabelle Drainville) vont aussi jouer six extraits. Michel Tremblay a insisté auprès du directeur de la mise en lecture, Michel Poirier — qui avait eu la même idée —, pour qu’il choisisse des scènes tirées aussi de pièces moins connues. « On a tous des enfants préférés, et ce sont souvent des enfants qui ne sont pas très aimés. » Des textes qui ont été moins appréciés, ou qui répondaient à leur époque. « Il y a des pièces très utiles au moment où elles sont faites, des brûlots. » Comme L’impromptu d’Outremont, qui fut « très importante en 1980, parce qu’elle a été créée pendant la campagne du premier référendum. Cette pièce contient des choses très belles. Mais je comprends qu’un brûlot ne soit pas remonté. »

Moi, ce qui m’excite le plus encore dans l’écriture, chaque matin quand je m’assieds à ma table de travail devant ce que j’appelle mon écran catholique, c’est de ne pas savoir comment ça va sortir. C’est une excitation, une angoisse en même temps, qui ne passe jamais. Un plaisir-souffrance absolument imparable.

Aux côtés de fleurons incontestés comme À toi, pour toujours, ta Marie-Lou et Albertine en cinq temps, on retrouvera aussi La maison suspendue, qui, à la création en 1990, « avait été le plus grand succès de la compagnie Duceppe jusque-là et qui n’a jamais été repris ». Dans ce récit de « révélations », trois générations de sa famille inventée cohabitent sur scène sans se voir. « Je trouve que c’est une pièce magnifiquement structurée dans la forme. J’étais ben bon dans la structure de mes pièces à l’époque, dit-il avec un rire dans la voix. Et la scène qu’on va lire, c’est la seule rencontre qu’il y a eu entre Albertine et la duchesse de Langeais. »

Ce dramaturge fondateur reconnaît n’avoir pas connu de « gros gros flops », mais des textes moins bien reçus, il y eut. « Messe solennelle pour une pleine lune d’été, qui est, selon moi, une de mes meilleures pièces, avait été très froidement accueillie. J’aimerais la revoir un jour. »

Pour l’auteur, qui se confie avec générosité, il est parfois ardu de savoir pourquoi certaines œuvres ne sont pas remontées. Il cite Impératif présent (2003), qui a pourtant eu du succès au Quat’Sous. « C’est comme s’il y a des pièces qui marchaient bien, mais qu’on oublie. C’est très difficile à expliquer. » Or, pour un auteur de théâtre, « il n’y a rien de plus extraordinaire qu’une reprise, rappelle-t-il, parce que tout change. Sauf une chose : le texte. Partout où je suis allé dans le monde voir mes pièces, tout avait changé. Le vrai monde ? qui vient de jouer au Rideau-Vert, était totalement différent de celui d’il y a 30 ans. »

Tremblay estime donc que L’histoire de mon théâtre permettra aux spectateurs de (re)découvrir des textes, d’apprendre des éléments qu’ils ignorent, sur lui et sur les autres écrivains invités les soirs suivants. Comme le fait que Michel Marc Bouchard est désormais le dramaturge québécois le plus joué à l’étranger. « Il m’a dépassé depuis un an ou deux. C’est important que le public sache à quel point il est joué partout. »

Plaisir

Celui qui écrit, excusez du peu, depuis six décennies, continue à créer annuellement. « Parfois, je pars pour Key West sans idée précise de ce que je veux faire. Et là-bas, j’ai un flash que je développe. Si je n’avais rien à dire, j’aurais, je pense, l’humilité de me taire. Cette année, j’ai aucune idée si je vais travailler ou pas [l’hiver prochain]. Mais je ne m’en fais pas. Je m’en faisais plus jeune, parce que j’avais des choses à prouver. »

Et le plaisir est intact. « Moi, ce qui m’excite le plus encore dans l’écriture, chaque matin quand je m’assieds à ma table de travail devant ce que j’appelle mon écran catholique, c’est de ne pas savoir comment ça va sortir. C’est une excitation, une angoisse en même temps, qui ne passe jamais. Un plaisir-souffrance absolument imparable. »

L’inspiration émerge surtout sous une forme littéraire, romanesque depuis plusieurs années. « J’ai un peu abandonné le théâtre, parce que j’ai perdu la colère que j’avais quand j’étais jeune, rappelle-t-il. Pour écrire du théâtre, il faut que tu sois enragé, que tu pointes du doigt, que tes personnages expriment leur hargne. Il y a des choses qui me choquent encore, évidemment. Mais c’est comme si je n’arrivais plus à trouver la colère, la façon d’exprimer. En vieillissant, c’est comme si t’arrêtais de juger les autres et que tu faisais plus d’introspection. On se pose des questions au lieu d’accuser. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le dramaturge Michel Tremblay

Il y aura pourtant une nouvelle création théâtrale l’an prochain (pas encore annoncée). En plus de la parution d’un quatrième livre de sa délicieuse série autobiographique consacrée aux arts : Enfance musicale, à l’automne. « Ç’a été formidable à écrire, des souvenirs comiques et touchants, sur l’importance de la musique dans ma vie. »

Au bout de 53 ans de carrière, celui qui voit ses œuvres revivre sous d’autres formes (Albertine bientôt en opéra) n’en a pourtant pas fini avec la crainte d’être dépassé — thème qu’il abordait dans le récent Le cœur en bandoulière. L’image qu’il a toujours eue de l’artiste vieillissant est celle de ce train pour Québec, qu’on tasse à mi-parcours pour laisser filer un rapide convoi de marchandises. « La peur qu’on te mette sur la voie d’évitement, en te disant : tu as écrit de très belles choses, bravo, on va t’aimer toujours, mais laisse les autres passer. J’ai toujours été passionné par ce que les jeunes écrivains faisaient. Mais la peur qu’on t’oublie, qu’on oublie de repartir le train, je pense qu’elle est normale. »

Cela ne lui est jamais arrivé. Michel Tremblay semble bien placé pour suivre le modèle de ses deux grandes idoles : Giuseppe Verdi, qui a livré « ses deux chefs-d’œuvre », Othello et Falstaff, à 78 et à 80 ans, et Julien Green, qui a publié son ultime triptyque entre 90 et 92 ans. Avec humour, il remarque : « L’an dernier, à 78 ans, j’ai publié Victoire, dont je suis très fier. Maintenant, il me reste à attendre 10 ans pour écrire mon dernier triptyque… »

 

Le paradis à la fin de vos jours

Dans le cadre de l’événement Les arts d’été, présenté à la Place des Arts, Guylaine Tremblay va aussi donner trois lectures de cette pièce de Michel Tremblay. Un texte qu’elle « voulait absolument jouer », qui était dans les projets, selon l’auteur. Après Enfant insignifiant et Encore une fois, si vous permettez, la comédienne pourra ainsi compléter la « trilogie », soit les pièces consacrées à la savoureuse Nana, inspirée de la mère de Tremblay, qui était le « mentor de ma vie d’enfant ». L’une des belles figures de la cosmogonie féminine si importante que le dramaturge aura mise au monde.

À travers Nana qui s’ennuie au ciel, Le paradis à la fin de vos jours expose la « naïveté » des croyances de la religion catholique de son enfance. Le dramaturge ne l’a jamais ré-entendue depuis sa création en 2008, à l’occasion des 40 ans des Belles-soeurs. « J’ai hâte de voir ce que Guylaine va en faire. Et sa Nana est complètement différente de celle de Rita Lafontaine [qui avait créé le rôle], c’est ce qui est intéressant. »

Une mise en lecture de Michel Poirier, à la Place des Arts, du 23 au 25 juillet.

L’histoire de mon théâtre: Michel Tremblay 

Une production de Martin Leclerc. Au Théâtre Jean-Duceppe, le 31 juillet. Puis Marie Laberge (1er août), Louis Saia et Claude Meunier (2 août) et Michel Marc Bouchard (3 août).



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