«Parc»: jeux de scène pour spontanés

Pour Frédéric Barbusci, jouer, dans le sens premier du terme, est important. Notre entretien avec lui et la scénographe Odile Gamache a lieu dans un… parc, pandémie oblige, justement à proximité d’une aire de jeux pour enfants. L’improvisateur la pointe: «Je me suis posé la question: si on pouvait construire des modules comme ça pour les gens de mon âge, ce serait quoi?»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Frédéric Barbusci, jouer, dans le sens premier du terme, est important. Notre entretien avec lui et la scénographe Odile Gamache a lieu dans un… parc, pandémie oblige, justement à proximité d’une aire de jeux pour enfants. L’improvisateur la pointe: «Je me suis posé la question: si on pouvait construire des modules comme ça pour les gens de mon âge, ce serait quoi?»

Depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre, la scénographe Odile Gamache est poursuivie par un cauchemar récurrent. Un mauvais rêve lié à l’improvisation. Cela va comme suit : un metteur en scène vient lui dire qu’un comédien manque à l’appel et que puisqu’elle était présente aux répétitions, elle est la seule qui peut jouer à sa place. « Et je me retrouve sur scène, tellement mêlée, sans aucune idée de ce qu’il faut que je dise, j’improvise et c’est l’enfer ! Avec Parc, je me retrouve dans la situation opposée. C’est-à-dire que c’est comme si je jouais avec [les interprètes], mais sans être sur scène. Alors c’est un rêve pour moi. »

La conceptrice vit cette première incursion dans le domaine de l’impro grâce à un concept inédit : l’espace dans lequel joueront les interprètes de Parc aux Écuries est le point de départ de la création. C’est la scénographie, aménagée différemment à toutes les représentations, qui stimulera l’imagination des improvisateurs. Le spectacle est une « exploration de l’impact qu’ont l’espace et la scénographie sur le jeu des comédiens », décrit Frédéric Barbusci, fondateur et directeur artistique des Productions de L’Instable, une compagnie de théâtre d’improvisation qui vise à « encourager la recherche dans sa discipline ».

L’intégration de la scénographie — un élément souvent minimal en improvisation — dans sa démarche constitue une nouvelle étape pour cette troupe de « théâtre spontané ». « On va tirer plusieurs conclusions de ce que les propositions d’Odile, avec leurs différents niveaux et dénivellations, provoquent sur les interprètes. »

Odile Gamache travaillera conjointement avec la conceptrice d’éclairages Julie Basse pour élaborer l’espace de jeu, préparé le jour même pour la représentation du soir — un délai exceptionnellement court. La scénographie sera composée à partir de sept modules. Un décor « assez simple », dont sont absents toute considération esthétique, tout signifiant. « Ce sont des masses, des paliers, des profondeurs, précise la scénographe. Je veux bloquer des accès, permettre différentes profondeurs, créer des focus sur une plateforme. Je veux changer le rapport au public pour que les comédiens aient différentes sortes d’adresses à exploiter. C’est vraiment de la scénographie d’espace. Je ne fais jamais ça, travailler avec des pendrillons [rideaux de théâtre]. Mais c’est ce qui est le fun : l’accent va être vraiment sur le jeu de l’interprète. »

Réactions

Découvrant leur nouveau terrain de jeu en entrant sur scène, les improvisateurs profiteront d’une période préalable de « réchauffement » afin de se familiariser avec la structure, d’explorer ses possibilités, d’essayer des choses, avant d’amorcer les tableaux.

Pour la scénographe, qui pourra ainsi observer l’effet de sa conception sur les interprètes, le spectacle promet d’être un exercice vraiment intéressant. « C’est comme si j’allais travailler directement avec les corps, quasiment sans même l’intermédiaire du metteur en scène. Chaque comédien va s’approprier l’espace à sa manière. Il y en a qui vont avoir le goût d’aller en hauteur, d’autres d’aller dans l’ombre, certains de s’exposer. Tout ce rapport-là va vraiment être une réplique directe entre eux et moi. C’est comme si je jouais avec eux, de manière très sensorielle, et que j’essayais de placer des genres de champs magnétiques. Si je mets un tout petit bloc à un endroit, qu’est-ce que ça va créer autour ? Est-ce qu’ils vont avoir tendance à y aller ou à se retirer ? Pour moi, c’est vraiment excitant de voir les réactions. »

Et dans ses dispositions scéniques, Odile Gamache peut elle-mêmerépondre à la représentation de la veille. Frédéric Barbusci évoque la première mouture de Parc en 2019, donnée dans une salle plus petite, l’Espace 2 des Écuries. « La première soirée, on était très fluides, et le lendemain, il y avait un pan de mur dans le milieu qui a tout cassé cette fluidité, mais qui a provoqué autre chose. »

Pour le premier spectacle, cependant, la conceptrice hésite. « J’ai en tête déjà — là on vit dans le secret, parce que Frédéric va jouer aussi, et il ne sait pas lui-même vers où je vais — deux trajets : un plus doux pour les comédiens, avec des bifurcations à mi-parcours et un plus étrange dès le début. Je me demande quelle est la meilleure approche, parce que le but n’est pas juste de déstabiliser les comédiens, c’est qu’on joue ensemble. » « Peu importe ce que tu fais, on connaît ta bienveillance, alors on va le prendre, réplique son collègue. Mais tu nous as déstabilisés, la dernière fois ! Mon Dieu, ce n’était pas facile. » Tous deux font référence à une scénographie très frontale, « quasiment un théâtre de marionnettes », avec peu d’espace de jeu, ce qui avait généré une interprétation « très en surface », voire comique.

Cette démarche favorise ainsi le dialogue entre les interprètes, la scénographie et les éclairages. L’éclairagiste Julie Basse, elle, peut même participer à l’improvisation parfois, en « nous faisant sentir que c’est la fin de notre scène », ou en incitant un comédien qui n’était pas dans le tableau à s’y joindre, en l’englobant dans la lumière.

Jouer sérieusement

En réponse à cet espace, les improvisateurs (qui comprennent aussi Félix Beaulieu-Duchesneau, Anne-Marie Binette, Amélie Geoffroy, CynthiaTrudel et Dominiq Hamel, qui « s’inspire du décor pour faire la musique ») inventeront des mondes, des histoires, des personnages, en se laissant guider par ce qu’ils ressentent. Ils travaillent beaucoup sur leur capacité de recevoir ce qui leur est présenté, indique le metteur en scène. « Souvent, on pense qu’en théâtre d’improvisation, ça prend des idées. Nous, on veut complètement évacuer cette notion d’être auteur et de trouver des idées. » Il s’agit ici plutôt de ramener les comédiens à des réactions instantanées, où leur réponse à la scénographie a un impact sur leur partenaire de jeu, qui réagit à son tour. Ce ping-pong engendre une scène « habitée par ce que les interprètes vivent dans le moment présent ».

Et pour Frédéric Barbusci, jouer, dans le sens premier du terme, est important. Notre entretien a lieu dans un… parc, pandémie oblige, justement à proximité d’une aire de jeux pour enfants. L’improvisateur la pointe : « Je me suis posé la question : si on pouvait construire des modules comme ça pour les gens de mon âge, ce serait quoi ? Si on pouvait se permettre encore ce type de jeu, d’inventer des univers, ce serait quoi ? Je pense qu’on y répond un peu avec ce projet-là, où on ose jouer sérieusement. »

L’un des objectifs poursuivis par les Productions de L’Instable, et particulièrement avec Parc, « c’est de faire comprendre aux gens que jouer, c’est libérateur. Je trouve qu’on ne joue plus assez. On est beaucoup dans le rendu, le “qu’est-ce que ça va donner ?” On essaie d’évaluer [le résultat] avant même de faire quelque chose. Ici, on est juste dans le présent et on verra ce que ça donne. On joue. On veut inspirer les [spectateurs] à avoir autant de plaisir qu’on en aura sur scène. » 

Parc

Idéateurs : Frédéric Barbusci et Odile Gamache. Mise en scène et direction artistique : Frédéric Barbusci. Mise en espace : Julie Basse, assistée de Joëlle Leblanc et d’Odile Gamache. Conception musicale : Dominiq Hamel. Productions de L’Instable. Au théâtre Aux Écuries, du 25 juin au 3 juillet.

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