À la découverte d’un amour magnifié

Les comédiens Jean-François Casabonne et Pascale Bussières
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les comédiens Jean-François Casabonne et Pascale Bussières

Pascale Bussières et Jean-François Casabonne partagent une longue amitié qui s’est « souvent prolongée dans la création ». Les interprètes ont ainsi formé cette année un tandem musical, Duo de Nous. Chaque 9 du mois, ils lancent une nouvelle chanson avec guitare et harmonies vocales, un projet qui pourrait déboucher sur un album et peut-être un spectacle.

Et dans J’ai cru vous voir, une pièce dont ils ont eu eux-mêmes l’idée, qu’ils s’apprêtent finalement à créer à l’Espace GO, ils explorent les amours, longtemps inconnues, entre le peintre Paul-Émile Borduas et Rachel Laforest. Une passion qui a pris surtout la forme de lettres, de 1954 jusqu’à la mort de l’auteur du retentissant manifeste Refus global, en 1960. Cette relation est restée secrète jusqu’à son décès à elle, en 2014, et la découverte par son fils, Pascal Laforest, de ce legs insoupçonné.

Les comédiens ont d’abord porté plusieurs mises en lecture d’un montage élagué de la correspondance. À l’instigation de l’historien de l’art Gilles Lapointe, qui avait colligé les missives dans le recueil Aller jusqu’au bout des mots (Leméac, 2017), et qui, lors d’une soirée, leur a dit les voir dans les rôles. Puis le duo a chargé Alexia Bürger d’adapter et de mettre en scène cette pièce basée sur ce que Jean-François Casabonne qualifie d’amour « phénoménal ».

Mais une relation impossible entre l’artiste scandaleux, exilé à Paris, et elle, fille de juge, se dédiant à son fils né d’un premier mariage avec le peintre Frantz Laforest, qui « ne se permettait pas » de vivre cette union. « Elle avait déjà divorcé d’un premier mari artiste, et ne voulait pas reproduire la même chose. Elle était un peu considérée comme irresponsable dans sa famille. » Pascale Bussières ajoute que le contexte historique fait aussi l’intérêt de leur histoire. « Une femme qui vit une fulgurance comme ça dans les années 1950, c’est quelque chose. Il y a un côté transgressif. Ils portaient un désir de grande liberté, alors qu’il y avait encore un carcan à cette époque. »

Divisée entre l’amante et la mère, déchirée par ce dilemme qui exige forcément un sacrifice, Rachel Laforest a fait un choix différent d’une autre Québécoise liée au mouvement automatiste, rappelle l’actrice : soit Suzanne Meloche, la mère de Manon Barbeau, qui, elle, a tout abandonné, avec ce que « ça peut représenter d’écueils ». « Nancy Huston parle beaucoup de ce déchirement entre la pulsion de liberté et la maternité. »

La comédienne spécule aussi que l’amoureuse a résisté à l’invitation d’être la muse de Borduas. « Elle ne voulait pas prendre cette posture de la femme qui va rejoindre l’artiste dans l’atelier et demeure derrière lui. Ce qui ressort, c’est cette tension existant entre les deux, qui est vraiment intéressante. C’était un geste féministe, peut-être motivé par la peur, mais certainement une volonté de ne pas être objectivée. » C’est en tout cas leur interprétation : Bussières et Casabonne s’inspirent des lettres pour créer des liens dans la pièce.

Et une « ligne poreuse entre l’intime et la création » apparaît dans la correspondance. Jean-François Casabonne voit un lien entre l’épurement progressif des œuvres de Borduas et sa relation amoureuse. « Ce qui me touche, c’est que plus on avance dans le temps et approche de la mort de Borduas, sa peinture est beaucoup plus simple, dépouillée, en noir et blanc. On peut tirer l’explication de cette recherche d’absolu dans cet amour. Et qu’est-ce qui nous reste dans la vie quand c’est dur ? C’est le geste de créer. »

Absolu

Cette liaison épistolière dresse une sorte d’ode à un amour magnifié par la distance et l’absence. « Ils ne se sont presque pas vus, explique Pascale Bussières. Donc c’est un amour qui transcende le temps, une projection de l’amour, en fait, qui est idéalisé et n’a pas été éprouvé par le quotidien. »

Rachel Laforest, qui elle n’avait pas la création pour transfigurer la vie, désirait « probablement » éviter l’aplatissement du quotidien, la trivialité des chicanes de ménage. « Elle résiste pour ne pas banaliser, suppute l’actrice. Je pense qu’elle s’est presque résolue à l’idée que cet amour allait rester sans ombres, sans tache. Elle aussi avait un désir d’absolu. C’est presque comme un amour mystique. Peut-être que c’était sa façon de demeurer très singulière aux yeux de Borduas. »

Et cette distance les séparant fait curieusement écho à ce qu’on a vécu la dernière année. Même avant la pandémie, il était d’ailleurs prévu que les interprètes restent chacun dans leur zone, avec très peu de rencontres. « On essaie de traduire les lettres, dit Casabonne. C’est comme si les mots se touchent. » Et autant les épistoliers pouvaient être explicites sur leur connivence d’esprit, autant ils étaient réservés à l’heure d’aborder celle des corps, ajoute Bussières. « C’est une pudeur qui correspond à l’époque. Et qu’on n’a plus du tout aujourd’hui ! »

Incorporant des extraits sonores, des citations de philosophes et scientifiques, la pièce s’avère aussi une grande réflexion sur le sentiment amoureux. « Sur comment l’amour est un moteur créatif, comment il nous éblouit, nous aveugle, nous conditionne psychologiquement », énumère l’actrice.

Le titre de J’ai cru vous voir fait référence, entre autres choses, au fait qu’on ne connaît pas vraiment l’autre, qu’on le compose en y projetant ses fantasmes. « Et lui est tellement épris d’elle qu’à Paris, il l’hallucine presque, il la rêve, précise le comédien. Si on est complètement submergé par quelque chose qui nous dépasse, on invente ce qu’on veut voir. » « C’est aussi qu’il aperçoit seulement une portion de son existence à elle, ajoute son amie. Et pas la Rachel qui est la mère. »

Performatif

Pour qualifier le spectacle, la comédienne parle « d’acte automatiste ». « Il y a une volonté d’être dans un côté performatif, pour ne pas tomber dans le lyrisme de cette époque. C’est comme si on ramenait ça àaujourd’hui, dans une forme plus contemporaine. » « On essaie d’être dans le présent du geste posé, renchérit son complice. On ne peut pas s’asseoir dans cet objet. Il faut être tout le temps à l’affût, alerte, de ce qui arrive. »

Partageant la scène avec le musicien Joseph Marchand, qui agit aussi comme présentateur et lien avec le public, les interprètes tantôt incarnent les amants, tantôt apparaissent en tant qu’eux-mêmes pour questionner ce que leurs personnages « ont pu être ». Le tout à travers « un travail d’éclairage, de jeux d’ombre où on évoque l’idée de la toile », décrit Pascale Bussières. Conçu par l’artiste visuelle Caroline Cloutier, le décor est « fait comme une feuille de papier, presque comme un origami, qui est mis en relief, comme si on avait plié le papier ».

Pour Jean-François Casabonne, J’ai cru vous voir évite le piège de la forme épistolaire : la linéarité. « Il y a quelque chose qui se passe dans le spectacle, auquel on travaille très fort en ce moment : l’action est dans l’attraction. Tous ces mots deviennent comme deux aimants qui parfois [s’attirent] et parfois se repoussent. » « C’est vraiment le sujet : l’attraction, le magnétisme, un moment de fulgurance qui se déploie sur plusieurs années. Comment se fait-il que deux êtres dans un vaste espace tout à coup vont se percuter ? » La comédienne évoque ainsi le coup de foudre qui a frappé leurs protagonistes : subitement, ils ne voyaient plus que l’autre dans la foule.

« Peut-être que c’est la naissance d’un mythe, conclut son partenaire. Comme Tristan et Iseult. Il y a là une forme de rencontre tellement forte, et on la dévoile. C’est quand même fabuleux, et vraiment excitant. »

J’ai cru vous voir

Idée originale : Pascale Bussières et Jean-François Casabonne. Adaptation, dramaturgie et mise en scène : Alexia Bürger. À l’Espace GO, du 2 au 20 juin

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