Les élans lyriques d’Albertine

Catherine Major, qui a une  formation  classique,  s’est déclarée fort intéressée de « composer un opéra sur le joual, langue  hyper musicale qui chante  par elle-même.
MARIE-FRANCE COALLIER Le Devoir Catherine Major, qui a une formation classique, s’est déclarée fort intéressée de « composer un opéra sur le joual, langue hyper musicale qui chante par elle-même.

Albertine, l’un des personnages phares de l’univers de Michel Tremblay, prendra chair dans une adaptation lyrique signée Catherine Major. Les premiers contours du projet, voulant donner une voix à « la femme dans différents temps », seront dévoilés en août prochain dans un concert lecture au Théâtre du Rideau Vert.

La création finale d’Albertine, en cinq temps — l’opéra, instigué par Nathalie Deschamps, la directrice artistique des Productions du 10 avril, est prévue à l’automne 2022, avec une tournée subséquente au printemps ou à l’automne 2023. Portée par un collectif de femmes des milieux artistique et d’affaires du Québec, l’initiative fait d’ailleurs l’objet d’une campagne de financement dans les milieux d’affaires, qui a été lancée mardi.

« J’avais envie de faire parler la femme dans différents temps. C’est un hommage au parcours des mères, de ma mère, de la vôtre ; une façon de célébrer la femme entière à travers toutes ses émotions complexes. Albertine, dans toutes ses productions, m’a profondément touchée car c’est une grande tragédie », a expliqué Nathalie Deschamps lors d’une conférence de presse, mardi. Désireuse de « mettre en scène des femmes différentes que celles que l’on voit à l’opéra », la cheville ouvrière du projet a évoqué la pandémie, « les chanteuses aux prises avec des crises économiques qui se sont trouvées à faire face à leur résilience profonde » et le 80e anniversaire de l’auteur, l’an prochain, parmi les sources d’Albertine, en cinq temps — l’opéra.

Une compositrice

Des femmes seront associées à tous les stades de l’élaboration du spectacle, à commencer par la compositrice Catherine Major, intéressant clin d’œil de l’histoire, puisqu’elle est la nièce de François Dompierre, partenaire de Michel Tremblay dans Demain matin, Montréal m’attend. Catherine Major, qui a une formation classique, s’est déclarée fort intéressée de « composer un opéra sur le joual, langue hyper musicale qui chante par elle-même ». La créatrice se trouve dans une situation inhabituelle : « Je ne peux pas chanter ce que je compose, car je n’ai ni la voix ni le souffle. C’est très étrange, mais cela me permet d’aller ailleurs. »

« Gonflée à bloc », Catherine Major cherche encore « un hybride entre la chanson et l’opéra — les structures sont plus cadrées “chansons”, mais les airs peuvent s’envoler plus large qu’une chanson populaire », résume-t-elle. La présentation d’août (le 19 sur invitation, webdiffusée du 20 au 23) devrait compter six airs et l’intégralité du texte parlé, le livret ayant été écrit par Nathalie Deschamps.

Michel Tremblay n’a eu « aucune hésitation » à « couper le cordon » avec son œuvre. « J’aime qu’on brasse ce que j’ai fait », a dit le « fan fini de Catherine Major » par ailleurs amateur d’opéra. Il a salué Nathalie Deschamps pour son « adaptation remarquable » de l’ouvrage, qui en « garde l’essence » en le transformant.

Les chanteuses impliquées dans le projet, réalisé en dehors de toute institution lyrique connue, seront Chantal Lambert (Albertine à 70 ans), Monique Pagé (à 60 ans), Chantal Dionne (à 50 ans), Michèle Losier (à 40 ans) et Catherine St-Arnaud (à 30 ans), ainsi que Marianne Lambert dans le rôle de Madeleine, la sœur d’Albertine.

L’opéra devrait ne pas être amplifié, mais son orchestration n’est pas encore définie. Pour l’heure, Catherine Major compose au piano. L’instrumentation pourrait être un quatuor ou un petit ensemble, le spectacle visant à tourner dans de petites salles.

Mais pourquoi alors aspirer à « l’opéra » ? Aux yeux des conceptrices, ce n’est pas une comédie musicale parce que, selon Nathalie Deschamps, « la forme est différente. La comédie musicale se veut plus légère dans l’alternance chanté-parlé et dans l’interaction avec le public. Là, on est face à une tragédie avec l’opéra qui met en avant le chant ». Mais question sémantique, puisque l’on veut à tout prix s’ambitionner à plonger dans l’univers lyrique, on y trouve des codes et un terme précis incontournable pour désigner, quelle que soit la gravité ou légèreté du sujet, un opéra associant comme ici deux tiers de chant et un tiers de dialogue. Carmen en est le représentant le plus illustre. Voilà donc comment Albertine deviendra un opéra-comique.

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