Exode des coulisses au Québec

Des techniciens de spectacle sont en plein travail au théâtre Maisonneuve pour la préparation du prochain spectacle de Virginie Brunelle, «Les corps avalés».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des techniciens de spectacle sont en plein travail au théâtre Maisonneuve pour la préparation du prochain spectacle de Virginie Brunelle, «Les corps avalés».

« Trouver des chefs son, c’était déjà un problème avant la pandémie, estime le directeur technique de l’Agora de la danse, Alex Larrègle. Là, j’en ai un qui est parti vivre à Athènes, un qui fend du bois au fond de la Mauricie et un qui s’est réorienté. » Plusieurs salles de spectacle, partout à travers le Québec, se retrouvent dans la même situation. L’impact de la désertion des métiers culturels, provoquée par la pandémie, se fait déjà sentir dans les coulisses.

On le savait, statistiques à l’appui : la crise de COVID-19 fait mal aux artistes et aux travailleurs de la culture. Les pertes d’emploi sont parmi les plus hautes, et de loin, quand on les compare aux autres secteurs. Et il semble, selon les témoignages qu’a récoltés Le Devoir, que de nombreux techniciens de scène, chefs son et chefs électrique ont déserté pour de bon le métier, laissant les rangs dégarnis.

« Concrètement, j’ai perdu 40 % de ma main-d’œuvre technique régulière », chiffre Jean-Sylvain Bourdelais, directeur du Centre des arts Juliette-Lassonde à Saint-Hyacinthe. « J’avais 42 techniciens, il m’en reste 17. » « Mon feeling, c’est que je travaille avec 20 % moins de monde dans nos équipes », estime de son côté la directrice technique du Théâtre de Quat’Sous, Rebecca Brouillard. « L’équipe du dernier show de Luce Dufault, qu’on a reçu en mars, voulait sept techniciens. On l’a fait à trois. J’ai bougé des caisses », illustre Michel Coutu, le directeur général et artistique de Diffusion Mordicus, à Amqui, à l’entrée de la Gaspésie.

L’Association professionnelle des diffuseurs de spectacles (RIDEAU) confirme avoir eu des échos de manque de personnel. « Certains de nos membres ont mentionné qu’en gardant le lien d’emploi avec les employés, ils ont pu, pour le moment, éviter cette problématique. »

D’autres, poursuit Alexandra Bourbeau des communications, craignent la saison des festivals. Si elle a lieu, elle monopolisera les techniciens qu’il reste — car les festivals, par l’intensité du nombre d’heures travaillées sur une courte période, sont souvent des contrats payants pour ces pigistes.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-François Gagnon, chef son depuis 20 ans. Alors qu’il partage son temps habituellement entre au moins cinq clients employeurs, il ne travaille plus que pour deux.

Pour l’instant, le manque de personnel ne pose pas de problèmes majeurs, sinon des maux de tête aux directeurs techniques, pris devant d’inhabituels casse-tête pour compléter leurs équipes. « C’est pas impossible de trouver du monde, mais on doit sortir de nos régions habituelles », précise Jean-Sylvain Bourdelais. Le Devoir a entendu que des salles de Montréal font venir des techniciens de Rawdon, et celles de Sainte-Thérèse pigent dans les banques de personnel de Montréal. « Comme toutes les salles ne sont pas reparties à fond, on s’emprunte des techniciens les uns aux autres. Mais ils ne seront plus disponibles quand ça va repartir pour vrai. Et on est sensibles à la perte d’une main-d’œuvre qualifiée, expérimentée, qui a quitté le marché », poursuit M. Bourdelais.

À Montréal, certaines salles s’en sortent en « se prêtant » leurs techniciens. « Je veux que mes “techs” travaillent, qu’ils soient capables de payer leur loyer et qu’ils restent dans le métier plutôt que de les garder juste pour mon théâtre », réfléchit Mme Brouillard, du Quat’Sous. « Mais c’est sûr qu’on va finir par entrer en concurrence quand les saisons vont reprendre à fond. » Odyscène, à Sainte-Thérèse, a dû faire appel déjà à des techniciens de Montréal, alors « que là, on roule juste à deux shows par semaine. D’habitude, on en a cinq ou six. Je ne sais pas comment je vais faire », indique la directrice Chantal Lamoureux.

Détresse, réorientation, spécialisation

Les règles sanitaires ainsi que la valse des fermetures et ouvertures qui en a échaudé plus d’un, font que les spectacles mis en scène ces temps-ci sont aussi de moindre envergure. C’est un avantage qui permet de ne pas sentir tout de suite les conséquences des pertes d’emploi.

« Je n’ai plus de montages et démontages avec sept à huit techniciens, comme j’en avais souvent avant, souligne Mme Brouillard. Là, j’ai des équipes de cinq personnes maximum. J’engage des nouveaux qui sortent des écoles. On prend plus de temps parce qu’il faut leur apprendre et parce qu’on est moins. Mais j’ai des inquiétudes pour quand je vais recommencer à avoir de gros montages. »

Où sont-ils partis, ces techniciens ? Les directeurs listent des départs en Gaspésie, en Abitibi. On en nomme un qui était ébéniste et qui étudie pour obtenir sa licence d’entrepreneur en construction.

D’autres préféraient rester peinards sur la Prestation canadienne d’urgence, le temps que ça dure. Dans le milieu, on parle aussi d’une vague de détresse psychologique qui en aurait touché plus d’un.

Et on liste des réorientations, comme celle de Vincent Blais, chef électrique et éclairagiste depuis des années, qui s’est tourné vers la production de planches à neige à l’usine d’Utopie, à Saint-Narcisse-de-Rimouski, et qui manœuvre maintenant une machine à sérigraphie.

« C’est un métier spécial, très instable, la technique. Et en région, c’est vraiment une réalité distincte. C’est dur sur les finances », témoigne-t-il. S’il aime son nouveau boulot, M. Blais a un pincement au cœur.

« J’ai perdu ma gang. Je travaillais avec du monde que j’adorais. Il y a clairement de la passion là-dedans. Mais je grandis et, à un moment donné, faudrait que je m’achète une maison, mais à 30 000 $ par année, ils sont pas ben down pour te donner une hypothèque. » Comme son nouvel emploi est souple, « je pourrais retourner, pour un été, s’il y a quelque chose de cool comme le contrat que j’ai déjà fait avec le Cirque de la Pointe-Sèche à Kamouraska. »

Et ceux qui restent ? Jean-François Gagnon, chef son depuis 20 ans, travaille presque exclusivement pour la danse. En janvier, il a bossé comme jamais, surtout parce que le diffuseur en danse contemporaine Tangente l’a engagé pour ses webdiffusions. M. Gagnon a pu ainsi affiner encore sa spécialité.

« Ça exige une présence précise en son. Les artistes ne veulent pas seulement envoyer une bande sonore accompagnatrice sur le web, mais faire entendre ce qui se passe sur scène, le bruit des corps, un peu comme si tu étais là. »

Mais alors qu’il partage son temps habituellement entre au moins cinq clients employeurs, il ne travaille plus que pour deux. « En général, j’ai moins d’ouvrage, et je vois une vraie baisse de contrats cette année. » Et il est loin d’être le seul.

Du côté des concepteurs

Qu’en est-il des scénographes, éclairagistes, costumiers, maquilleurs ? Difficile de prendre le pouls. Certains de ces métiers peuvent se pratiquer aussi sur les tournages télévision et cinéma, ce qui sauve un peu la mise. « On ne se voit pas les uns les autres, indique la scénographe Claire Renaud. D’habitude, on se croise aux premières. Là, on ne peut même pas voir qui manque. » Patrice Charbonneau-Brunelle, aussi scénographe, a animé des panels de réflexion, au début de la pandémie, réunissant des concepteurs de tous horizons. Il confirme que « c’est dur de prendre la mesure, de savoir s’il y a des départs. Quelques concepteurs continuent de travailler. Mais c’est très dur pour ceux qui n’étaient pas programmés, qui n’avaient pas de contrats prévus ». En effet, avec beaucoup de spectacles reportés, les horizons pour obtenir un contrat tout neuf s’étirent.

Qui sont-ils?

Catherine La Frenière, directrice du programme de production à l’École nationale de théâtre du Canada, définit les métiers des coulisses : « Ce sont tous des artisans, dans des métiers peu connus et peu valorisés, mais absolument nécessaires à la tenue des spectacles. »

Techniciens. Ils entrent, montent et démontent tout ce qui est nécessaire au spectacle : les lumières, le décor, la vidéo, etc.

Chefs son. Ce sont les spécialistes du son, qui s’assurent que « ça sonne bien » ou que ça réponde à la demande, s’il y a des besoins de spatialisation par exemple. Salariés, ils sont aussi responsables de l’équipement.

Chefs électrique. Comme les chefs son, mais pour les éclairages.



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