«Violette», dans l'intimité d'un secret

De gauche à droite: Anne Tremblay, interprète, Catherine Bourgeois, metteuse en scène, et Stephanie Colle, interprète, pour la pièce «Violette». La créatrice cherchait une forme esthétique pouvant convenir au sujet délicat des abus.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De gauche à droite: Anne Tremblay, interprète, Catherine Bourgeois, metteuse en scène, et Stephanie Colle, interprète, pour la pièce «Violette». La créatrice cherchait une forme esthétique pouvant convenir au sujet délicat des abus.

Prévu originellement un an plus tôt, Violette peut finalement voir le jour. Cette courte expérience immersive (25 minutes) à la croisée de la réalité virtuelle et du théâtre semblait pourtant adaptée aux exigences du contexte, même si elle a été conçue avant la pandémie.

Trois cabines individuelles installées dans le studio d’Espace libre y accueillent un spectateur à la fois. Ajoutez pour la synchronicité que Violette, « c’est aussi l’histoire d’un personnage qui vit un certain confinement, un isolement dans sa chambre, qui n’est pas beaucoup en contact avec l’extérieur », décrit l’idéatrice et metteuse en scène Catherine Bourgeois lors d’une agréable entrevue… virtuelle en compagnie de l’une de ses interprètes.

La nouvelle création de la compagnie inclusive Joe, Jack et John aborde le sujet des agressions sexuelles chez une catégorie de personnes particulièrement vulnérables. En 2015, lors de la présentation du spectacle sur la peur Je ne veux pas marcher seul, Catherine Bourgeois donnait des ateliers à des citoyens en situation de handicap intellectuel.

« Et je me suis rendu compte que, pour quelques femmes dans ces groupes, leur source de peur était un proche. »

En se documentant, la directrice artistique découvre des statistiques « dévastatrices : jusqu’à 50 % des hommes en situation de handicap intellectuel vont avoir vécu un abus sexuel au cours de leur vie ».

Et ce serait encore pire pour les femmes. C’est aussi à cette époque que le mouvement #AgressionNonDénoncée lance la première « vague de libération de la parole ».

Plusieurs ébauches

La créatrice cherchait une forme esthétique pouvant convenir à ce sujet délicat, et permettant de créer une rencontre intimiste avec le personnage. « Au début, on voulait parler plus de la honte. Donc l’idée était d’inviter quelqu’un à partager un secret, quasiment dans le creux de l’oreille. Violette invite des spectateurs à la rencontrer dans sa chambre pour raconter son histoire, afin d’essayer de guérir. » Se confier pour se libérer.

La réalité virtuelle imposant ses propres contraintes, la pièce n’est pas née d’écriture de plateau comme c’est souvent le cas chez Joe, Jack et John.

"Violette" pose parfois des questions au spectateur, et il ne va pas répondre comme on l’avait prévu. On doit s’adapter ou improviser.

 

Mais l’autrice — et cofondatrice de la compagnie — Amélie Dumoulin s’est d’abord entretenue avec les interprètes vivant avec une déficience intellectuelle afin de sonder leur perspective. Et le texte a connu plusieurs ébauches en ateliers à travers un « processus semi-collectif ».

Le spectateur sera d’abord accueilli en vrai par l’une des trois actrices jouant Violette — dont une pour un public anglophone, le projet devant tourner l’année prochaine à Toronto et à Vancouver. Ces échanges initiaux, d’un niveau d’interactivité peu exigeant pour le public, « très bon enfant », rassure Catherine Bourgeois, se font à partir d’un canevas assez ouvert, qui requiert une flexibilité de l’interprète.

Chaleureuse comédienne

« Violette pose parfois des questions au spectateur, et il ne va pas répondre comme on l’avait prévu. On doit s’adapter ou improviser, confirme Anne Tremblay. Et c’est ce que j’aime. »

La très chaleureuse comédienne avait joué la version préliminaire de Violette à l’OFFTA, en 2018. Une première expérience appréciée pour celle qui poursuit depuis 2014 une formation artistique professionnelle à l’école Les Muses, centre des arts de la scène, et qui vit avec une « lenteur intellectuelle ».

Pour aborder un spectateur, Violette doit être « sympathique, fonceuse, et ne pas avoir peur de lui parler, note l’interprète. Elle veut s’en sortir, alors elle fait des interactions à la blague. Elle est très légère, quand même ».

Sa metteuse en scène observe que le personnage lui ressemble par son ouverture, sa capacité de parler aux gens.

« Elle est pratiquement comme moi, à part que je n’ai pas vécu vraiment d’abus. » Mais Anne Tremblay sait que pour les femmes comme elle, il est difficile de parler d’une telle situation, « encore plus que pour les personnes neurotypiques ».

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Catherine Bourgeois, metteuse en scène, et Stephanie Colle, interprète, pour la pièce «Violette»

Et difficile parfois « d’être pris au sérieux », hélas.

Malgré la gravité de la révélation, le récit adopte une forme « très poétique, comme si c’était un rêve, estime l’interprète. De la façon que c’est raconté, ce n’est pas lourd ». Violette s’est ainsi inventé une amie imaginaire, la femme-corneille, pour traverser son épreuve.

La pièce est empreinte de réalisme magique. Lorsque le spectateur met son casque de réalité virtuelle, il retrouve l’actrice qu’il vient de rencontrer, filmée sur 360 degrés dans le même décor, la chambre de Violette, en version un peu plus grande. « Mais tout d’un coup, une forêt apparaît. Et on décolle avec Violette dans l’imaginaire. »

La metteuse en scène désirait « coudre le plus subtilement possible ce basculement entre la réalité et la fiction, ne pas complètement perdre l’aspect réel à cause de la teneur de l’histoire. Et puis en même temps garder aussi une dimension un peu fantaisiste ».

La technologie de réalité virtuelle permet d’entrer en contact direct avec des réalités qui nous sont étrangères. Mais Catherine Bourgeois n’avait pas envie d’aller aussi loin que de mettre le spectateur dans la peau d’autrui.

Ce qu’elle juge délicat dans ce cas-ci : « Et chaque personne en situation de handicap intellectuel a un vécu personnel, unique. »

Elle préférait utiliser cette technologie « pour créer une rencontre. Donc, valoriser l’empathie et l’écoute plus que l’appropriation ».Et cette rencontre n’est pas si courante, comme le fait remarquer Anne Tremblay.

« Moi, dans ma vie de tous les jours, les neurotypiques comme Catherine et vous, ils ne vont pas nous parler nécessairement. » Parce qu’ils « n’ont pas d’information sur nous », croit-elle.

« Je pense qu’en effet, il y a de l’ignorance, renchérit sa comparse. Mais il y a peut-être aussi parfois la peur d’avoir l’air fou ou de se mettre le pied dans la bouche. “Qu’est-ce que je vais leur dire ?” Je pense qu’il s’agit juste de rendre le dialogue possible. »

Barrières tombées

C’est ce que fait la compagnie Joe, Jack et John, ne serait-ce qu’au sein de ses équipes de création mixtes. Sa directrice constate un progrès depuis sa fondation en 2003.

« Il y a 17 ans, il n’y avait pas beaucoup d’inclusion, au niveau professionnel, d’artistes en situation de handicap, physique ou intellectuel. Il y en a de plus en plus, à la télévision, au cinéma, dans d’autres productions théâtrales. Des barrières sont tombées graduellement. »

La reconnaissance de sa compagnie, désormais en résidence à Espace libre, en témoigne. Catherine Bourgeois estime que le public les suit dans l’ouverture à la neurodiversité. « Mais il y a encore du chemin à faire. Je pense que la question du capacitisme reste l’un des derniers angles morts de nos préjugés et de nos biais cognitifs. »

Anne Tremblay formule un souhait : que Violette en attire davantage, de ces spectateurs qui n’ont pas l’habitude de côtoyer des personnes comme elle.

L’invitation est lancée.

 

Violette

Idéation, scénographie et mise en scène : Catherine Bourgeois. Texte : Amélie Dumoulin. Avec Stephanie Boghden, Tamara Brown, Stephanie Colle et Anne Tremblay. Un spectacle de Joe, Jack et John. À Espace libre, du 12 au 30 mai.

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