Théâtre - Avignon revit

Plus de 100 000 entrées payantes et des spectacles témoignant de véritables choix esthétiquesIl reviendra au musicien Rodolph Burger, leader du groupe Kat Onoma, de clôturer officiellement le 58e Festival d'Avignon, ce soir dans la cour d'honneur, à l'occasion d'une soirée imaginée de concert avec l'écrivain Olivier Cadiot.

Dès hier, dans une conférence de presse, Vincent Baudriller et Hortense Archambault ont tiré un premier bilan du festival. Les deux nouveaux directeurs ne cachent pas leur soulagement et leur satisfaction. De fait, au-delà des chiffres (plus de 100 000 spectateurs payants, des taux de remplissage oscillant entre 90 et 100 %), l'édition 2004 peut être qualifiée de très encourageante.

Décrispation

Le festival revient de loin: de la crise de l'an passé d'abord, mais aussi de longues années de routine où la seule logique discernable était qu'il en fallait pour tous les goûts. L'annulation de 2003 n'a pas produit la catastrophe redoutée. Chez le noyau dur des habitués (environ 15 000 festivaliers), le désir de théâtre s'en est sans doute trouvé renforcé. En ouvrant largement les portes du festival au mouvement des intermittents (présence des coordinations dans tous les lieux, prises de parole, rassemblement dans la cour d'honneur le 14 juillet), la nouvelle direction a contribué à décrisper les positions.

Mais c'est d'abord sur le plan artistique que le bilan peut être qualifié de positif. Non à cause de la qualité exceptionnelle des spectacles présentés, mais parce que la plupart témoignaient au moins de choix esthétiques affirmés. Pour la première fois depuis longtemps à Avignon, on a reparlé de théâtre après les spectacles. Ainsi autour d'Ostermeier, le directeur de la Schaubühne de Berlin, associé cette année à la programmation et à l'animation du festival. Son Woyzeck présenté dans la cour d'honneur a semblé donner raison à ceux qui voyaient en lui moins le révolutionnaire annoncé que, derrière des images chocs, le continuateur d'un théâtre plus illustratif que novateur. Nora, son adaptation de Maison de poupée témoignait en tout cas d'un talent certain pour redonner des couleurs au théâtre bourgeois: décors brillants, acteurs à vif, sens du rythme.

Mais le seul spectacle présenté par Frank Castorf (directeur, lui, de la Volksbühne de Berlin) aura avivé les regrets de ceux estimant que, plus qu'Ostermeier, il aurait dû être l'invité d'honneur. Cocaïna, d'après un roman italien inédit en français, est un sacré condensé des obsessions de Castorf, avec sa volonté de casser le récit pour le reconstruire, et sa dénonciation féroce de la culture du zapping et de l'image. Son théâtre est certainement plus difficile, risqué et puissant que celui d'Ostermeier et l'on échangerait les quatre pièces présentées par Ostermeier contre vingt minutes de Cocaïna. Le festival aura du moins permis la confrontation. On espère aussi que le Suisse Christoph Marthaler pourra à l'avenir être invité plus longtemps que pour trois représentations.

Flamme

À la suite d'Ostermeier, on a pu voir d'autres spectacles brillants sur la forme (les deux productions de la compagnie ZT Hollandia, l'Andromak de Luk Perceval, les chorégraphies de Constanza Macras ou Sidi Larbi Cherkaoui), plus volatils sur le fond. Alors que l'Histoire de Ronald, le clown de McDonald's témoigne, outre son goût pour raviver la flamme du happening (gare aux éclaboussures dans les premiers rangs), d'un approfondissement du propos. Le spectacle de Rodrigo Garcia, humoriste et moraliste, reste un temps fort. De même la Chambre d'Isabella, par Jan Lauwers et sa Needcompany: du théâtre chorégraphique qui va au bout du geste.

Impossible de ne pas se souvenir d'Eric Elmosnino, seul sur le plateau de la cour d'honneur, traversant nu le Peer Gynt d'Ibsen tel un rêve d'enfant, âme d'un spectacle quasi naïf, hors mode, réhabilitation d'un théâtre à mains nues où les acteurs sont rois.