L’incroyable renaissance d’Audrey Talbot

Les rencontres ont permis à l’accidentée Audrey Talbot de combler ce trou qu’a constitué son accident dans le récit de sa vie, de répondre à certaines interrogations. Et surtout de comprendre que, si cet accident n’avait pas eu lieu «à cette intersection et à ce moment précis, [elle] y serait passée, probablement.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les rencontres ont permis à l’accidentée Audrey Talbot de combler ce trou qu’a constitué son accident dans le récit de sa vie, de répondre à certaines interrogations. Et surtout de comprendre que, si cet accident n’avait pas eu lieu «à cette intersection et à ce moment précis, [elle] y serait passée, probablement.»

Tragique rappel de la fragilité de la vie et de son caractère impondérable : à deux rues de chez moi, sur Papineau, un arbre est devenu un poignant mémorial dédié à un cycliste ayant eu le malheur d’être au mauvais endroit lorsqu’une automobile a dérapé. Audrey Talbot, elle, n’était pas loin de là, à l’angle de Masson et de Molson, lorsque sa vie a chaviré, un jour de mai 2013. La cycliste s’est retrouvée dans l’angle mort d’un camion qui l’a écrasée. Multitraumatisée après cet accident horrifiant, elle a dû traverser une longue hospitalisation et réhabilitation. Un chemin de miraculée qu’elle a écrit, et joue, dans une pièce dirigée par Philippe Cyr, qui rouvre le Théâtre d’Aujourd’hui.

La comédienne, vue notamment dans Le iShow et Le bruit des os qui craquent, a réalisé que raconter son histoire à ceux qui lui posaient des questions lui faisait du bien. « Je me délestais d’une partie de la lourdeur de ce bagage. » Elle a aussi pris conscience qu’amnésique, elle ignorait tout de ce moment fatidique. C’est d’abord pour elle-même qu’Audrey Talbot a entrepris des recherches afin de retrouver les nombreux intervenants qui ont mobilisé leur « dévouement et expertise » pour la garder en vie.

Contrairement à ses attentes, ces premiers répondants se souvenaient d’elle et des moindres détails de l’intervention, cinq ans plus tard. « Dans leur regard, c’est comme si je retrouvais des amis que j’avais perdus de vue depuis 20 ans. On a une intimité inexplicable. » C’est que son état était si grave qu’ils ne croyaient pas qu’elle survivrait. « En me revoyant, ils m’ont tous dit : c’est incroyable, ça ne nous arrive jamais. » Et ils ont tous encouragé l’artiste à raconter cette prodigieuse histoire de renaissance.

Ces rencontres ont permis à l’accidentée de combler ce trou dans le récit de sa vie, de répondre à certaines interrogations (personne n’était en faute). Et surtout de réaliser que si l’accident n’avait pas eu lieu « à cette intersection et à ce moment précis, j’y serais passée, probablement. Une caserne de pompiers était à côté, les ambulanciers qui ont reçu l’appel étaient à deux coins de rue, les policières, premières sur la scène, étaient là aussi. C’est assez étrange et miraculeux que tous ces gens aient pu être là ».

Surréel

Récit à la fois réel et surréel donc, Corps titan (titre de survie) relate les étapes traversées, avec une grande force de caractère, par Audrey Talbot. Pour faire le tri dans ce qu’elle a vécu, elle a été « très bien accompagnée » en dramaturgie par Sarah Berthiaume. La nouvelle autrice désirait que ses mots puissent résonner chez d’autres qui n’ont pas subi cette expérience. « Parce que ultimement, ce n’est pas : regardez comme je suis bonne. On a tous des traumatismes dans la vie. Chacun vit ses épreuves, des événements qui font basculer son existence et redéfinissent la route à prendre, la façon de voir les choses. Et ça me choque, me bouleverse toujours, quand quelqu’un qui se confie à moi s’interrompt : « Je ne sais pas pourquoi je te dis ça, c’est tellement rien par rapport à ce que tu as vécu. » Les peines, les douleurs, ce n’est pas comparable. Ce qui peut paraître anodin pour l’un va prendre une dimension terrible chez un autre. Moi, je me suis rendu compte, à la suite de l’accident, que je me reconnaissais beaucoup dans les parcours atypiques. » Même s’ils n’avaient rien à voir avec le sien. « Les gens très éprouvés ont un regard différent, une autre capacité d’écoute. Et ça fait du bien de se reconnaître chez d’autres. »

Être sur scène avec sa propre histoire constitue néanmoins une traversée très délicate pour la comédienne. « Je savais que j’allais me plonger dans des états très particuliers. Cela me fragilise beaucoup. Mais ça me donne aussi beaucoup de force. Et c’est ça le théâtre : c’est de se rendre vulnérable, de puiser et de partager ce qui résonne en nous, même si c’est à travers un personnage et les mots d’autrui. Ici, c’est sûr que je n’ai pas à chercher loin. »

Je savais que j’allais me plonger dans des états très particuliers. Cela me fragilise beaucoup. Mais ça me donne aussi beaucoup de force. Et c’est ça le théâtre : c’est de se rendre vulnérable, de puiser et de partager ce qui résonne en nous, même si c’est à travers un personnage et les mots d’autrui.

 

Le texte a-t-il été une manière de reprendre prise sur cet événement qui l’a privée de contrôle ? « Au départ, à défaut de comprendre pourquoi, j’ai voulu savoir comment. Et en sachant comment, il a fallu que je le partage et que je le sublime. Mais il fallait déjà que je me trouve de l’autre côté : si j’étais encore pleinement dans les questionnements, dans la douleur, physique et psychologique, que j’ai vécue, je n’aurais pas pu le porter sur scène. »

Audrey Talbot ne voulait surtout pas tomber dans le misérabilisme ou se complaire dans son histoire — une idée qui la fait « frémir d’horreur ». « Mon but n’est pas de tirer les larmes pour dire : regardez comment c’est dur ce que j’ai vécu. Ce n’est pas de me mettre en comparaison avec les autres. Au contraire, c’est de me réintégrer. »

Il était très important pour elle de présenter différents points de vue. Dans la pièce, Francis Ducharme,Catherine Larochelle, Papy Maurice Mbwiti et Leni Parker incarnent proches, intervenants et soignants. Corps titan rend hommage à ceux qui l’ont soutenue si fortement à l’Hôpital général. Soit le personnel infirmier, les préposés (des travailleurs « essentiels : ce sont eux qui font en sorte qu’on se sente un peu plus à la maison »).

Et cette renaissance qu’elle a vécue « par le corps, l’esprit », Audrey Talbot la fait cette fois par la scène. « Ça m’a pris beaucoup de temps avant de prendre pleinement conscience de l’impact de ce moment sur le reste de ma vie. Pour finir par constater que je ne peux pas reprendre la vie là où je l’avais laissée. Je ne suis plus la même. L’écriture de ce spectacle a été une autre façon de terminer ma réappropriation. D’une certaine manière, de fermer les livres pour en ouvrir un autre. »

De quoi le prochain sera-t-il fait ? « J’ai appris que c’était inutile de se faire des plans trop précis. On ne sait pas ce qui nous attend. » Mais l’actrice espère renouer de façon plus assidue avec sa famille théâtrale. « C’est ce qui me propulse, la création. »

 

Corps titan (titre de survie)

Texte : Audrey Talbot, mise en scène : Philippe Cyr, une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de L’Homme allumette, une coproduction du Théâtre français du Centre national des arts. Du 23 avril au 9 mai, les vendredi, samedi et dimanche à 16 h.

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