Manal Drissi tend l’oreille aux ados

Manal Drissi sort impressionnée de cette aventure, soufflée par la vive parole des jeunes. «Je crois qu’ils connaissent mieux leur pouvoir que les générations précédentes», estime la commissaire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Manal Drissi sort impressionnée de cette aventure, soufflée par la vive parole des jeunes. «Je crois qu’ils connaissent mieux leur pouvoir que les générations précédentes», estime la commissaire.

La pandémie et les mesures de confinement n’ont pas empêché les jeunes de réfléchir, de poser des questions et d’exprimer leur vision du monde. Au contraire, privés de contacts physiques, mais les yeux rivés sur leur écran, ils témoignent dans cette mouture du Scriptarium d’une puissante connaissance du monde dans lequel ils vivent. Après Stéphane Crête et Didier Lucien, c’est au tour de la chroniqueuse Manal Drissi d’enfiler les chaussures de la commissaire dans cette troisième édition du bel incubateur théâtral qui se déroulera sous forme d’œuvre audio du 20 avril au 23 juin.

La commissaire a voulu savoir ce qui remue les jeunes de secondaire 3, 4 et 5 par le biais d’un billet d’humeur. Les adolescents devaient trouver un sujet qui les interpelle, les fâche, les fait rire, et le creuser afin d’étayer leur pensée. « L’idée, c’était vraiment d’exprimer une opinion, mais de la baser aussi sur la réalité. Que ce ne soit pas de l’opinion frivole. On voulait les encourager à aller vers l’intérieur pour trouver ce qui les touche et ensuite le projeter vers l’extérieur pour que ce soit un enjeu social », raconte la commissaire emballée par ce projet. Elle confie d’ailleurs que Le Scriptarium, exercice d’humilité et de plaisir, aura été le high light de son année 2020.

Ayant la liberté de parler de tout, les adolescents ont exploré différentes avenues faisant place à une diversité et à une richesse de points de vue. « Ils ont tellement de choses à dire. C’est sûr qu’il y a des sujets de l’heure qui sont revenus, comme le féminisme, le racisme, les questions environnementales, de genre, l’adolescence […] Mais à travers les thèmes qui revenaient, j’ai senti qu’ils avaient une vision du monde qui leur appartient, qui leur est propre. Qu’ils sont intéressés par ce qui se passe autour d’eux ; ils se posent des questions sur la société dans laquelle ils vivent, ils se questionnent sur leurs contributions, leurs postures par rapport aux problèmes qui sont centraux dans la société en ce moment », explique Manal Drissi.

La pandémie a, bien sûr, fait parler d’elle de façon signifiante. Les jeunes ont notamment abordé leur frustration vis-à-vis des adultes qui ne respectent pas les règles : « Parce que, pour eux, c’était tellement inconcevable de devoir expliquer aux adultes l’importance de faire un effort commun, de se serrer les coudes pour arriver à avancer ensemble. Donc, il y avait vraiment cette importance de la solidarité dans le propos. »

L’antisémitisme figure aussi parmi les sujets forts de cette mouture, notamment à travers le billet d’un jeune garçon qui a disserté du fait d’être un jeune juif dans une société moderne. « On sentait vraiment, et je le mets entre guillemets, cet “humour juif” qui permet de prendre une tragédie et d’en parler avec une touche d’humour et de sarcasme. Il avait une compréhension tellement mature de sa culture, de son héritage, de sa place dans sa société. Moi, j’ai été bouleversée de lire cette soixantaine de textes et de voir à quel point ils avaient un propos. »

Prendre part au monde

La commissaire sort impressionnée de cette aventure, soufflée par la vive parole des jeunes, par leur incroyable éveil au monde. C’est bien une prise de position, pas seulement un désir, mais une affirmation de participer qu’ils évoquent à travers leurs textes. « Je crois qu’ils connaissent mieux leur pouvoir que les générations précédentes. Ils n’ont pas besoin d’être dans un parti politique, dans des groupes, dans l’élite pour avoir une influence sur leur environnement et on sent beaucoup ça. »

On sent leur prise de pouvoir, poursuit la commissaire. « Nos méthodes d’action à nous, on les sentait limitées. Voter, manifester. Mais eux, ils ont fait l’expérience de la puissance du nombre. Juste à travers les réseaux sociaux, on peut créer des mouvements qui vont traverser la planète, qui vont tout chambouler […] Ils ont vraiment un lien avec les jeunes de leur âge qui transcende les cultures, les frontières ».

Éclairés et éclairants, les jeunes ont, selon elle, beaucoup à nous apprendre, il faut seulement leur laisser la chance de s’exprimer. « Pendant la pandémie on a passé beaucoup de temps à parler d’eux, mais on ne leur a pas donné la parole […] ça vaut la peine de leur passer le micro et d’entendre leur point de vue. Ils connaissent les enjeux sociaux du moment et ils ont souvent des postures sur ces problématiques qui sont plus avancées que les nôtres. »

On est encore à débattre si oui ou non le racisme systémique existe alors que pour eux la question ne se pose même pas, poursuit Manal Drissi. « Ils sont déjà plus loin dans leur réflexion. De quelle façon ça s’exprime le racisme systémique ? Et ça vient d’où ? Comment on s’attaque à ça ? On sent cette fougue dans leur parole, cette volonté enflammée de voir le monde changer, d’être plus juste. »

 

Le Scriptarium

Commissaire : Manal Drissi. Texte : Mathieu Gosselin à partir des textes de neuf ados : Eliott Bensoussan, Ève Chamberland, Cylia Djani, Marianne Locas-Ouimet, Alexandre Mainguy, Iles Ousmer, Adélaïde Patenaude-Provencher, Juliette Rivard et Émilia Simard. Mise en oreille : Benoît Vermeulen. ​Une présentation du Théâtre Le Clou avec le Théâtre les Gros Becs et le Théâtre Denise-Pelletier, du 20 avril au 23 juin en audio.