Dans la bulle amoureuse de Gérald Godin et Pauline Julien

Pierre Curzi et Marie Tifo dans «La renarde et le mal peigné», dont la mise en lecture avait été créée au FIL en 2010.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pierre Curzi et Marie Tifo dans «La renarde et le mal peigné», dont la mise en lecture avait été créée au FIL en 2010.

« Je vous embrasse, je m’ennuie de vous. Soyez heureuse et paisible. Je t’aime presque tout à fait », écrit Gérald Godin en août 1962 à Pauline Julien, dans une lettre au ton typique du vertige qui semble s’emparer des amoureux, aux premiers temps de leur relation.

Le poète a alors vingt-trois ans et sa correspondante adorée, dix de plus. « Vous êtes le feu, je suis peut-être le bois qui a un peu peur de vous. »

« Je t’aime presque tout à fait ». Mais quelle formule curieusement sublime, n’est-ce pas ? Pierre Curzi acquiesce. « J’adore cette phrase », confie-t-il au bout de sa bonne vieille ligne fixe, au cours d’une conversation à trois avec sa compagne Marie Tifo.

C’était aussi une joute, leur correspondance. Ils essaient de trouver les tournures les plus magnifiques ou intelligentes, de désarçonner l’autre

Imaginez-les chacun dans une pièce différente de leur résidence de Mont-Saint-Hilaire, avec leur téléphone respectif collé contre l’oreille. « Je t’aime presque tout à fait, à ce moment-là, pour Godin, c’est un aveu profond. Je t’aime vraiment, il va le dire plus tard. Alors que là, il est encore dans une réserve, une réserve quasi amusée.

Ce qu’il dit, c’est : Je suis en train de céder. Je suis en train de céder au bonheur. »

Une joute

François Legault n’avait même pas conclu sa conférence de presse confirmant la réouverture des salles de spectacle que Lorraine Pintal contactait le couple de comédiens afin de lui proposer de reprendre chez elle, au TNM, leur mise en lecture (créée au FIL en 2010) de La renarde et le mal peigné. Avantage non négligeable : Pierre Curzi et Marie Tifo partagent la même bulle depuis maintenant quarante ans.

Nul besoin d’enfiler de couvre-visage ou de se tenir à deux mètres l’un de l’autre pour dire les mots tirés de cette sélection de certaines des lettres les plus lumineuses, orageuses ou tout simplement belles — ces gens savaient écrire ! — échangées par l’auteur des Cantouques et l’interprète de la version définitive de Mommy.

« C’était aussi une joute, leur correspondance. Ils essaient de trouver les tournures les plus magnifiques ou intelligentes, de désarçonner l’autre », observe Marie Tifo, au sujet cette histoire passionnée ayant traversé de multiples tempêtes. « Leur histoire d’amour tourmentée, continue Pierre Curzi, est en adéquation avec l’histoire d’amour collective des Québécois avec eux-mêmes dans les années 1970 et 1980, qui elle aussi a souvent été tourmentée. »

Si l’acteur n’a pas connu personnellement le poète et député, ni sa douce, Marie Tifo se souvient très bien de l’étreinte que lui a offerte la chanteuse lors de la première des Bons Débarras (1980), inoubliable long métrage de Francis Mankiewicz scénarisé par Réjean Ducharme, dont Godin et Julien étaient des intimes.

« À la fin, quand on apprend la mort du frère et qu’on entend les tic, tac, tic, tac, il y avait un immense silence dans la salle. On était tellement paniqués. Qu’est-ce qui se passe ? Ont-ils aimé ça ? Pauline est la première qui est venue nous rassurer. Elle était tellement, tellement contente. C’était comme un triomphe, mais un triomphe tout doux : les gens sortaient sans dire un mot. »

Engagement total

Bien qu’à l’instar d’une bonne partie du Québec, Pierre Curzi et Marie Tifo aient saisi l’occasion que présentaient les derniers mois pour souffler, le couple aura néanmoins gardé un petit contact avec son métier, en présentant quelques lectures de textes de Catherine Mavrikakis, Anne Hébert ou Robert Lalonde dans la cour de résidences pour personnages âgées, auxquels les résidents assistaient depuis leur balcon.

Mais pour le commentateur politique à la retraite et ancien député péquiste de Borduas, il ne fait aucun doute : nos dirigeants auront déployé plus d’efforts pour protéger la culture du divertissement — la télé pour ne pas la nommer — que la culture tout court, depuis mars 2020. « La défense du théâtre et des arts vivants a comme été assimilée à celle de la télé et du cinéma. »

« C’est un dur constat de voir qu’on a été écartés dès le départ », ajoute Marie Tifo, au sujet des gens de théâtre. « On entend souvent que la culture, c’est ce qui doit primer dans notre société, mais là, la culture s’est résumée à quelques humoristes qui font des Zoom. Nous, on a été complètement abandonnés. »

Pour Pierre Curzi et Marie Tifo, la plus grande leçon de la vie de Godin et Julien tient tout entière dans le mot engagement. Engagement artistique, social et politique, bien sûr, mais aussi engagement envers la vie. « Il faut tellement tout embrasser de la vie, ne pas se buter sur une seule chose, c’est le secret de la paix et c’est cette paix que je veux vous donner, plus que tout le reste, car je passerai et cela restera, car les êtres passent et les sentiments restent », écrivait Gérald à Pauline.

Des chercheurs auront-ils un jour la chance d’exhumer du fonds d’archives Pierre Curzi / Marie Tifo d’aussi splendides lettres ? Marie Tifo rit doucement. « Pierre m’a toujours écrit des petits mots avant mes premières au théâtre. Je les garde précieusement. [Elle ne parle plus au journaliste, mais à son amoureux.] Je te le dis, Pierre : je les ai tous gardés. »

Godin et Julien bis

« Un couple irremplaçable, autant en art qu’en politique, dont on n’a pas fini d’explorer la richesse sur nos scènes… », écrivait — avec clairvoyance — la collègue Marie Labrecque en 2018 dans sa critique, élogieuse, de Je cherche une maison qui vous ressemble, qui fait aussi renaître l’immortel tandem Godin (Simon Landry-Désy) et Julien (Catherine Allard). Marie-Christine Lê-Huu signe le texte, et Benoît Vermeulen la mise en scène, de ce spectacle entre documentaire et récital, qui reprend du service du 22 au 30 avril au théâtre Denise-Pelletier.

La renarde et le mal peigné

Texte : Gérald Godin et Pauline Julien. Mise en scène : Lorraine Pintal. Au Théâtre du Nouveau Monde, du 16 au 25 avril. En webdiffusion jusqu’au 30 mai.