Théâtre - Le couple comme institution à démolir

Les couples heureux sont comme les institutions politiques. On aiment qu'ils restent stables et nous sécurisent, mais on fantasme aussi à l'idée de les voir succomber à une insurrection violente. Or, si les drames nous passionnent en politique comme dans la vie, rarement osera-t-on en déclencher un. On attendra plutôt un prétexte, un événement perturbateur... un petit jeu sans conséquence.

C'est cette douce perversité des rapports humains qu'ont voulu cerner les auteurs Jean Dell et Gérard Sibleyras dans une pièce drôle et crûment réaliste, qui raconte comment Claire et Bruno, un couple établi, font croire aux amis qu'ils se séparent. Juste pour voir. Dell et Sibleyras auraient eu l'idée de cette histoire au cours d'une discussion où ils s'étaient pris à imaginer les réactions d'autrui à la rupture de leur propre duo d'auteurs. Présentée pour la première fois à Paris l'an dernier, la pièce a fait courir les foules et les critiques et a été récompensée par cinq prix Molière (l'équivalent français des Masques). La jeune troupe du Théâtre Voix d'Accès, qui s'est donné pour mission de reconquérir le grand public avec un théâtre populaire mais intelligent, a vu là le texte idéal pour son projet d'un théâtre estival distinct du «théâtre d'été».

Un groupe d'amis se retrouvent à l'occasion d'un pique-nique champêtre. Autour du couple parfait, on rencontre le cousin de Bruno, la meilleure amie de Claire et Serge, un ami de la famille venu de loin. L'annonce de la rupture vient mettre beaucoup de piquant à une réunion qui aurait été probablement très ennuyante sans cela. Quiproquos, révélations, mensonges, drague et partie de jambes en l'air auront le dessus sur le frisbee, le badminton et les discussions à la petite semaine. Ça coule tout seul, l'intrigue est bien construite, les rebondissements se succèdent et nous surprennent parfois. Puis on rit souvent, surtout quand il est question de sexe, bien sûr.

Bref, près de deux heures passent et on en a à peine conscience. Cette pièce est le moment idéal pour qui veut passer du bon temps au théâtre sans tomber dans un humour trop facile. Pour le reste, Dell et Sibleyras n'ont rien inventé. On a affaire à une comédie de moeurs assez classique, où l'on part d'un malentendu pour créer des situations embarrassantes qui rendent les personnages hystériques et font rigoler les spectateurs. Les protagonistes s'inscrivent quant à eux dans des moules vus mille fois dans la fiction mais rarement dans la réalité: Patrick, le con de service, par exemple, est vraiment trop con. Quant à Serge, le mystérieux beau-gosse-intelligent-qui-habite-en-Norvège-et-conduit-une-moto, on comprend mal ce qu'il fait dans ce petit gueuleton de province au lieu d'être sur des pentes de ski en Suisse avec une superbe blonde. Tout de même, Nicolas Létourneau et Emmanuel Bédard sont parfaits dans ces deux rôles. J'ai par ailleurs bien aimé le jeu nuancé de Véronique Côté (dans le rôle de Claire), qui sait parler au lieu de déclamer ses répliques. Dans la mise en scène, on a su bien exploiter l'environnement en utilisant le vieux mur de pierres de la salle du Petit Champlain pour nous faire croire à la campagne française. Belle intuition aussi que cette mise à profit du répertoire des Beatles pour exprimer le moindre sentiment vécu sur la scène — Yesterday, Hello-Goodbye, Help, Get Back... À noter que le Théâtre Voix d'Accès nous reviendra en décembre au même endroit avec le classique Le Père Noël est une ordure. Après l'insurrection contre l'institution du couple, ce sera au tour du temps des Fêtes de se faire massacrer.