Le sentiment d’appartenance décortiqué sur les planches

Les comédiens (de gauche à droite) Sounia Balha, Ahmad Hamdan et Maxime
Desjardins, et la dramaturge Talia Hallmona pour la pièce de théâtre «Olivier et Jamila»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les comédiens (de gauche à droite) Sounia Balha, Ahmad Hamdan et Maxime Desjardins, et la dramaturge Talia Hallmona pour la pièce de théâtre «Olivier et Jamila»

Avec les beaux jours et pour la 25e année, revient la Rencontre Théâtre Ados, ce festival qui, pendant plus de dix jours, permet d’établir des échanges uniques entre les jeunes et des pièces créées pour eux. Parmi une programmation riche présentée en direct sur le Web et des œuvres en chantier offertes en classe, Talia Hallmona, directrice artistique du Théâtre Fêlé, ouvre le festival avec une toute nouvelle création qui explore de façon singulière la question identitaire.

« Le projet est né d’un moment que j’ai vécu en classe à l’école secondaire Saint-Martin, à Laval, où on parlait d’identité et de ce que c’est que d’être québécois. Un jeune a levé la main et a avoué qu’il ne savait pas si, un jour, il allait se sentir totalement Québécois. Parce que, disait-il, comment se sentir chez soi, lorsqu’on est musulman et que la télé raconte à tous que nous sommes des méchants ? » raconte Talia Hallmona au téléphone.

Saisie par ce témoignage, elle s’est ensuite questionnée, a poussé la réflexion autour des concepts d’identité et d’appartenance qui trouvent écho dans Olivier et Jamila. Tout en continuité avec la pièce Moi et l’autre, écrite en collaboration avec Pascal Brullemans (2013), la nouvelle création sonde ainsi les différents comportements à l’égard de l’appartenance.

Personnage qui porte en elle toute la fable, Jamila, dont la mère est marocaine, décide, comme une envie de tester l’alentour, de porter le hidjab. « Ne serait-ce que quelque temps, vivre cette expérience sans dévoiler son jeu à personne », précise la dramaturge. L’adolescente arrive ainsi à l’école, où elle va pouvoir tester les réactions de chacun : Olivier, qui l’aime depuis toujours, Valérie, sa meilleure amie, Saïd, musulman, prisonnier de sa religion qui ne pourra aller au bal avec un garçon.

« Tout au long de la pièce, j’explore ainsi les attitudes des personnages face à cette expérience-là. Puis, après, je creuse. Dans la cour, il y a une jeune fille qui porte le voile qui vient parler pour la première fois à Jamila. Je fouille aussi ça, toute la dualité identitaire. J’ai tenté de décortiquer le sentiment d’appartenance », explique l’autrice et metteuse en scène.

Cette volonté de parler d’identité lui vient aussi beaucoup de ses origines et de son parcours. Née en Égypte, d’origine italienne et grecque, Talia Hallmona arrive au Québec à huit ans. Elle porte tout naturellement en elle le désir d’aller vers l’autre, de comprendre les enjeux, les conflits et la beauté d’une société multiculturelle. « C’est ça, la grande question que je veux poser. C’est quoi, l’oppression ? Et c’est quoi, la liberté au juste ? Par exemple, si, moi, je veux porter le voile et que la société me dit oui, mais à certaines conditions, ça m’obsède. Je crois beaucoup en la démocratie, je suis prête à la défendre, l’enseigner. Mais la vraie démocratie. »

Laisser passer la lumière

Le proverbe arabe posé en incipit du site Web du Théâtre Fêlé, « Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière », sous-tend les valeurs et l’espoir de la créatrice. Dans un Québec pluriethnique, les questions d’altérité, d’identité et d’appartenance reviennent quotidiennement, notamment chez les adolescents, en pleine construction d’eux-mêmes.

« Quand j’étais au secondaire, on était quatre à venir d’ailleurs. Et j’ai grandi à Laval. Aujourd’hui, c’est très différent », ajoute Talia Hallomna. Selon elle, les adolescents d’aujourd’hui — contrairement à ceux d’hier dans laquelle l’étranger était rare — sont partie prenante, forment et bâtissent une société inclusive. D’ailleurs, ce qui fait la richesse de la réflexion présente dans la pièce, et par ricochet de ce Québec moderne, c’est justement la coexistence d’une dualité.

« Les vieux pays, l’Égypte, l’Italie, par exemple, ont des cultures très ancrées, depuis des millénaires, tandis que le Québec est un jeune pays qui a commencé son histoire à partir d’une dualité identitaire anglais-français, ce qui est quelque chose de très moderne et d’avant-gardiste et où tout est à faire, tout est possible »

Bien que la réalité des immigrants en terre québécoise participe de ses créations, l’apport et la présence des jeunes Québécois dits « de souche » sont aussi essentiels dans les œuvres d’Hallmonia. « Il y a une chose qui est importante dans mon travail. Les spectacles qui m’intéressent, ce ne sont pas seulement ceux qui vont s’appeler Jamila ou Olivier. Je trouve intéressant qu’il y ait deux identités […] Ce n’est pas vrai que c’est l’un ou l’autre qui change. » L’un et l’autre sont essentiels à la construction d’un tout.

Et pour conclure sa pensée, Talia Hallmona cherche un peu ses mots, puis s’arrête à ceux de Miron, plus précisément à ce « rapaillé », « merveilleux et grandiose », dit-elle, dans lequel elle trouve toute la résonance nécessaire à la poursuite de son travail.

À voir aussi

Le Théâtre Everest explore lui aussi le thème de la diversité culturelle dans Bâtardes, une pièce multimédia dans laquelle deux personnages se questionnent sur leur origine. La Rencontre Théâtre Ados offre par ailleurs des programmations en classe, des oeuvres en chantier qui seront présentées devant les jeunes. Parmi celles-ci, Rose, du Théâtre Bluff et Gros Mécano, dans laquelle une jeune fille un peu déboussolée rencontre au hasard d’une promenade, Victor, « un adolescent qui espionne les gens, parle trop et joue sinistrement au soccer ». Pour les amateurs de course à l’espace, le théâtre Les Marcels présente Luna, une pièce multidisciplinaire dans laquelle on revient sur l’histoire de Laïka, ce premier être vivant envoyé dans le cosmos.

Olivier et Jamila

Texte et mise en scène : Talia Hallmona. Conseil à la dramaturgie :Marie-Christine Lê-Huu. Interprétation : Sounia Balha, Maxime Desjardins, Marie-France Fournier et Ahmad Hamdan, une production du Théâtre Fêlé présentée les 15 et 16 avril, à 9 h 30 et à 13 h 30, en webdiffusion en direct. Pour les 13 ans et plus.



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