Solo pour une actrice virtuose

«J’ai demandé à Guylaine: de quoi as-tu envie de parler? Qu’est-ce qui te touche présentement? Elle m’a parlé
de l’amour. Et de la solitude des personnes âgées, particulièrement celles qui vivent dans des centres ou en CHSLD. Et je suis parti de ça», raconte le dramaturge Steve Gagnon.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «J’ai demandé à Guylaine: de quoi as-tu envie de parler? Qu’est-ce qui te touche présentement? Elle m’a parlé de l’amour. Et de la solitude des personnes âgées, particulièrement celles qui vivent dans des centres ou en CHSLD. Et je suis parti de ça», raconte le dramaturge Steve Gagnon.

Tout a commencé, ce n’est pas banal, par un texto. Rappelons l’anecdote à l’origine de cette pièce créée à La Licorne : en entendant Guylaine Tremblay regretter durant une entrevue n’avoir jamais joué de solo, Steve Gagnon s’est empressé d’écrire à cette actrice qu’il connaissait assez peu pour proposer de lui en composer un. Un geste très impulsif, raconte l’auteur durant un entretien dans un parc baigné de soleil.

« J’ai demandé à Guylaine : de quoi as-tu envie de parler ? Qu’est-ce qui te touche présentement ? Elle m’a parlé de l’amour. Et de la solitude des personnes âgées, particulièrement celles qui vivent dans des centres ou en CHSLD. Et je suis parti de ça. » Le dramaturge a aussi vite considéré qu’un monologue ne serait pas un défi suffisant pour l’expérimentée interprète. D’où l’idée decréer une protagoniste aux prises avec un corps qui tout à coup la lâche.

Tandis que Guylaine Tremblay, l’être humain, lui a inspiré la nature « à la fois très sensible et très directe, sans fioritures » du personnage, « le monument » artistique, lui, a donc incité l’auteur à lui donner « un défi dans le défi : d’avoir à travailler un corps qui n’est pas le sien, qui en plus se transforme dans le spectacle ».

Professeure de littérature passant toutes ses vacances en Provence, la narratrice des Étés souterrains est une femme volontaire qui revendique sa liberté et son indépendance. Jusqu’à ce que la maladie frappe. Et voilà cette femme forte confrontée à la vulnérabilité, aux caprices du destin sur lesquels on n’a pas de prise. « C’est un être qui contrôle beaucoup sa vie, qui ne se laisse pas porter par l’émotivité. Une femme d’instinct, mais qui essaie de prendre le dessus sur ce qui pourrait la faire dévier de ses grandes convictions. Et soudain, elle n’a plus du tout le contrôle sur son existence. Mais j’avais aussi envie d’opposer deux formes de solitude, celle qu’on choisit et celle qu’on se fait imposer par la vie, pour montrer que ce n’est pas du tout la même chose. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «Guylaine passe vraiment d’un corps à l’autre sur scène. Son tour de force, on le voit devant nous», explique l’auteur de la pièce «Les étés souterrains».

Une différence dont on a beaucoup parlé durant l’année écoulée, où certains qui assumaient auparavant leur célibat ont trouvé le confinement « extrêmement difficile parce qu’ils devenaient prisonniers de leur solitude ».

Avec en plus une protagoniste qui finit par se retrouver dans un CHSLD, cette pièce écrite durant le monde d’avant, à la création retardée d’un an — l’équipe de la production était prête à redémarrer rapidement, et le public aussi, à voir comment tous les billets se sont envolés — paraît étrangement tomber pile. « Durant l’année qui vient de passer, je pense que la plupart des créateurs se demandaient : de quoi on va parler après la pandémie ? On ne veut pas en parler, mais ce serait un peu idiot de penser qu’on peut faire comme s’il n’y avait rien eu. Moi, je me demandais comment ce spectacle allait réussir à la traverser tout en restant pertinent. Et finalement, on en parle parfaitement, de la pandémie, sans en parler. On traite de solitude, qui est encore au cœur de ce qu’on vit. »

Ode à la parole

La pièce se veut aussi une célébration de la parole. Sa narratrice est convaincue « que l’on construit avec la parole, avec la réflexion ». Un discours porteur dans une société qui, « malheureusement, en sous-estime trop souvent les bienfaits ». Elle se livre avec une grande liberté, sans tabous, au risque parfois de choquer. « La parole, ça change le monde », affirme-t-elle à son cercle d’amis en France. Un pays où, constate Steve Gagnon, le rapport au débat est très différent. « Ici, rapidement, la confrontation nous fait peur, ou on a l’impression de créer un malaise en disant notre désaccord. Les Français sont beaucoup plus à l’aise avec les ébats dans les débats. Ça a des désavantages aussi. Mais c’est comme ça qu’on crée, qu’on imagine un monde. »

Et si la vibrante protagoniste entend « aller au bout de la parole », c’est parce qu’après avoir beaucoup utilisé les mots pour penser et se questionner sur le monde, elle a l’impression de n’avoir pas tout dit ce qui est de l’ordre de l’émotion. Une « parole du cœur » qu’elle désire exprimer à sa fille, à son amant.

L’auteur d’En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas a coutume d’écrire des rôles forts aux actrices. « Dans toutes mes pièces, il y a toujours eu des personnages féminins très assumés, beaucoup plus que mes masculins, même. Ce n’était pas une volonté d’écrire un personnage féministe, je le faisais naturellement, souvent. Ici, la différence, c’est que je me demandais : ai-je le droit, comme homme, de prendre la parole pour une femme ? Ce n’est pas le genre de question que je me posais il y a 10 ans. »

Il a répondu par l’affirmative. Mais il s’est aussi fié à sa complice Édith Patenaude, « mon guide », pour déceler d’éventuelles maladresses. Le créateur reconnaît de toute façon être « partout dans ce personnage, pourtant en apparence assez loin de moi ».

Légèreté

Steve Gagnon le révèle sans fanfaronnade : c’est la première fois qu’il n’éprouve aucun trac face à la création de l’un de ses textes. Tout simplement parce que contrairement à son habitude, l’auteur n’y porte pas en outre le chapeau de comédien ou de metteur en scène. L’intense artiste a généralement du mal à lâcher prise sur des textes qui sont des « shows à parole, des revendications ».

Or, son interprète ayant d’emblée exprimé l’envie d’être dirigée par unemetteuse en scène avec qui elle n’avait jamais travaillé, Édith Patenaude est arrivée au tout début du projet. « Et on dirait que ça m’a permis une distance que je n’avais peut-être jamais osé prendre dans l’écriture. Ce qui fait que j’ai vraiment été capable de porter comme auteur la parole de quelqu’un d’autre, d’une femme. D’une certaine façon, il y a eu une forme de détachement dans le processus d’écriture. La démarche n’était pas moins sentie ou sincère, mais il y avait quelque chose de moins viscéral. »

Un recul tel qu’en recevant des félicitations, aux termes d’une représentation testée devant un public restreint, « c’est la première fois de ma vie que je disais : “merci, moi aussi, je trouve ça bon !” J’ai le détachement qu’il faut pour dire qu’au-delà, en dehors du texte, je pense que c’est un très bon spectacle ».

L’auteur pense avoir franchi une étape. « Cela m’a fait beaucoup de bien d’utiliser ma langue, mais pour écrire un objet moins dense, moins frontal. Il y a beaucoup d’humour. Et ça crée comme des bulles d’air, je trouve. Depuis longtemps, j’essaie d’aérer ce que j’écris. Cette légèreté, je l’ai assumée avec ce show-là. C’est une œuvre qui se prend vraiment bien, malgré la dose de drame et de tragédie, même, qu’elle contient. Et aussi parce que Guylaine le joue comme ça. »

Le monologue fait cohabiter deux temporalités : celle des souvenirs en Provence (surtout) et celle de la vie en CHSLD. Dans ce solo aux « textures complètement différentes », ces derniers segments seront projetés sur vidéo. Mais il en restera des éléments physiques dans la performance scénique. « Guylaine passe vraiment d’un corps à l’autre sur scène. Son tour de force, on le voit devant nous. »

Pour Steve Gagnon, il est formidable que le show permette d’avoir accès aux deux facettes du talent de celle « que le grand public connaît beaucoup par la télé », mais qui est aussi depuis toujours une actrice de théâtre. « On comprend que ce n’est pas une grande pour rien. Sur scène, elle a une présence incroyable. Et elle devient complètement transparente à l’écran, lorsqu’on la voit en vidéo, on est bouleversés. C’est ce qui rend le spectacle aussi convaincant, je pense. »

 

Les étés souterrains

Texte : Steve Gagnon. Mise en scène : Édith Patenaude. À la Grande Licorne, du 30 mars au 8 mai.