Rebâtir le lien, une pièce à la fois

La reprise théâtrale, même si elle se fera avec son lot de contraintes et avec des jauges réduites souvent au tiers, est accueillie comme une «grande bouffée d’air», s’entendent pour dire Marc Gourdeau et Anne-Marie Olivier.
Photo: Renaud Philippe La reprise théâtrale, même si elle se fera avec son lot de contraintes et avec des jauges réduites souvent au tiers, est accueillie comme une «grande bouffée d’air», s’entendent pour dire Marc Gourdeau et Anne-Marie Olivier.

Plus d’un an après la fermeture des salles en mars dernier, et par-delà une courte réouverture à la fin de l’été, les théâtres de Québec profitent du passage de la Capitale-Nationale en zone orange pour rouvrir les salles à leur public. Anne-Marie Olivier et Marc Gourdeau reviennent sur une année qui laissera des traces dans le milieu théâtral.

La dernière année, avec un calendrier théâtral instable, des contraintes financières évidentes et des plans constamment chamboulés, aura été une année de défis pour un milieu théâtral qui, déjà précaire, s’est vu fragilisé davantage. Des artistes et artisans ont dû se réorienter, aussi, marquant une perte d’expertise définitive : une perte énorme pour la vitalité du milieu, souligne la directrice artistique du Trident, institution contrainte de célébrer ses 50 ans dans un fort étrange contexte.

La reprise théâtrale, même si elle se fera avec son lot de contraintes et avec des jauges réduites souvent au tiers, est accueillie cependant comme une « grande bouffée d’air », d’ajouter le directeur général de Premier Acte, pour qui la suite reste néanmoins truffée d’incertitudes. Le retour devant public présente en effet autant d’inconnues qu’en présentait le confinement lui-même, fait valoir Marc Gourdeau. « On n’a pas su ce que c’était d’être confinés avant de l’être, et ce sera un apprentissage, encore, dans les prochains mois : parce que ce ne sera pas du théâtre comme avant. »

La pandémie, entre autres choses, laissera des traces dans le travail créatif : « Les nouvelles créations, ce qui émergera dans les prochains mois ou la prochaine année et demie, veut, veut pas, les créateurs auront été marqués par ça. Quand on regarde les mouvements littéraires d’après-guerre, par exemple, et c’est vrai pour toute création, tu ne peux pas faire comme si ça n’avait pas existé. »

Dans le plus immédiat, Gourdeau comme Olivier ressentent l’un et l’autre une même urgence concrète autour d’eux, l’envie de jouer. « À court terme, il y aura de l’énergie sur scène comme on n’en a pas vu souvent, suggère le premier : les gens ont tellement hâte de jouer, j’ai le sentiment que ce sera assez intense ! » Même son de cloche pour la seconde, fascinée par la façon dont les artistes « ressautent avec plus de faim sur les opportunités qu’ils ont d’exercer leur métier » : « Il va y avoir quelque chose qui va se passer avec le public, enfin, quand on va pouvoir se retrouver. »

Une suite incertaine

Dans leur effort de « rester ouverts en étant fermés », selon le mot d’Anne-Marie Olivier, les théâtres ont adapté tout au long de l’année leurs contenus, investissant notamment des plateformes numériques et multipliant les offres hors salle, par l’intermédiaire notamment des balados, du télé-théâtre ou du radio-théâtre.

Difficile, toutefois, d’évaluer combien ces offres sont là pour demeurer. Si ces nouveaux espaces créatifs risquent d’influencer à l’avenir les façons de travailler, pour des artistes qui ont investi de nouvelles expertises, il reste difficile de déterminer la pérennité de ces offres hors salle. D’autant plus que rien n’accote « le vrai lien », croit Anne-Marie Olivier. « Il n’y a rien comme le fait d’avoir quelqu’un devant toi, qui est là pour toi, ce soir-là, et qui se donne entièrement : c’est vraiment autre chose. Nos nouvelles messes, on en a besoin. C’est là qu’on se parle, qu’on essaie de trouver du sens ensemble — ça, c’est irremplaçable. »

Les nouvelles créations, ce qui émergera dans les prochains mois [...], veut, veut pas, les créateurs auront été marqués par ça. Quand on regarde les mouvements littéraires d’après-guerre, par exemple, et c’est vrai pour toute création, tu ne peux pas faire comme si ça n’avait pas existé.

 

« Il y a une grande part d’inconnu sur la façon dont le public réagira, de même que les créateurs : sur la façon dont il va se rebâtir, le lien », suggère par ailleurs Marc Gourdeau. « On a tous tenté, à notre façon, de garder un lien avec nos spectateurs. Mais quelle est la qualité de ce lien, après… Tant qu’on n’aura pas accueilli les spectateurs, tant qu’on ne se sera pas remis en marche à peu près normalement, on ne le saura pas. Ce lien est-il resté très fort ? J’ose croire que oui. Mais je pense qu’on va vivre des choses qu’on n’a jamais vécues dans ce retour-là aussi. »

La période de confinement aura révélé pour plusieurs à quel point le théâtre est un art intimement lié à notre besoin de contact, et combien son destin est en fonction du désir que nous avons — ou pas — d’être ensemble. Pour la suite, cet art risque d’être un précieux révélateur des traces laissées en nous par la drôle d’année : « Toutes les œuvres d’art nous permettent d’être plus que nous, ce qui est beaucoup plus intéressant, défend Anne-Marie Olivier. Au contact del’autre, dans la vie, en amitié ou àtravers une œuvre de fiction, on s’oublie, on se transcende, on se transforme, on réfléchit. C’est le nous qui est intéressant, quel sera ce “nous”-là : comment on va se retrouver. »

Pour casser la glace

La réouverture des salles se fera au courant de la semaine dans la plupart des établissements théâtraux de la capitale. La Bordée et Premier Acte ouvriront le bal le 16 mars avec la comédie de situation Deux hommes tout nus, sur un texte des Français Sébastien Thiéry et Ladislas Chollat, et Meet_Inc., théâtre de bouffons de l’équipe déjantée derrière La cour suprême. Le Trident reprendra quant à lui le 18 mars avec deux spectacles courtement présentés dans l’éclaircie de la fin de l’été : les Exercices de style, sur le texte de Raymond Queneau, en duo avec Les barbelés d’Annick Lefebvre. Du côté du Diamant, Robert Lepage offrira pour celles et ceux qui l’auraient manqué son remarquable 887, alors que le Périscope reprendra la semaine suivante, avec un solo également : le jouissif La vie littéraire, de Mathieu Arsenault. Le théâtre jeunesse n’est pas en reste avec Les Gros Becs, de retour avec La légende de Barbe d’Or, un conte de pirates de Marc-André Berthold et Simon-Pierre Lambert alliant rythmes jazz et humour absurde, pour les 5 à 10 ans.



À voir en vidéo