Théâtre - Un Roi boiteux qui marche

Imaginez le voyage... Une pièce de théâtre qui commence à deux heures de l'après-midi dehors, en plein soleil, et se termine huit heures plus tard dans le noir. Marathon théâtral, orgie de mots, de lieux et de voyages, Vie et mort du roi boiteux est une oeuvre immense dans tous les sens du terme. Courrez-y, ça joue à Québec encore deux week-ends.

«La douleur creuse son sillon, remue les mottes, couvre la graine en fumant, la douleur se déploie et fait, de joie, crever les bourgeons. La douleur pète, dans les hurlements du plaisir. Le proutt enfoiré, la vesse hideuse, la déflagration... » Quel texte! Le mérite du Théâtre des Fonds de Tiroirs (TFT), qui reprend actuellement la pièce à Québec, est d'abord d'avoir su le mettre en valeur. Un texte plein d'humour et de mordant où Shakespeare rencontre Michel Tremblay... de l'Abitibi à l'Azerbaïdjan. Le Roi boiteux, rappelons-le, est une pièce mythique du Nouveau Théâtre expérimental qui n'avait jamais fait l'objet d'une reprise sérieuse depuis sa création, il y a 20 ans, aussi dans des décors extérieurs. Pour ajouter à la pression pesant sur les épaules du TFT, on vient tout juste de perdre Jean-Pierre Ronfard. Bref, le moment aurait été très mal choisi pour se planter... Et ils ne se sont pas plantés, bien au contraire. Leur production, qui ne sera présentée qu'à six reprises cet été, s'impose comme l'un des grands moments de l'année en théâtre.

Voir Le Roi boiteux est une expérience, un «trip», un voyage extraordinaire. Une occasion de retrouver l'essence même du théâtre. À la télévision ou au cinéma, rien n'est laissé au hasard... et c'est une impression qu'on a souvent au sein des théâtres institutionnels. Or ici, on ne sait jamais ce qui peut se produire et la poésie ne passe qu'une fois... surtout quand on joue dehors. Je pense à cet avion qui volait dimanche soir dernier au-dessus de Limoilou au moment même où Annie Williams parlait de voyages. À ces cloches qui se sont mises à sonner alors que Judith Williams apprenait le décès de son mari. À ce vieux sosie du personnage de Filipo Ragone — avec son fauteuil roulant mécanique et sa casquette — qui suivait le spectacle de la rue.

Une reprise fidèle

Modeste ou prudent, le metteur en scène Frédéric Dubois a suivi de près les instructions assez précises de Jean-Pierre Ronfard sur la façon de monter sa pièce. Ronfard voulait que Richard Premier fasse l'amour debout dans le spaghetti et ce fut fait. Même chose pour l'utilisation des échasses que portent les adultes lorsqu'ils pénètrent dans l'univers des enfants. Dubois a quand même eu la bonne idée d'enlever les portions de textes qui sortaient de l'intrigue principale, comme cet échange entre Mata Hari et Jeanne d'Arc ou encore la scène évoquant un match d'improvisation. Mentionnons par ailleurs quelques procédés habiles, comme l'utilisation du parachute pour représenter le voyage en mer, ou encore la mise à profit de plusieurs acteurs pour incarner le personnage du Temps. Dubois bénéficiait de peu de temps — les répétitions ont commencé à la fin de juin — et il a visiblement concentré ses énergies sur l'essentiel: le texte, le jeu. Avec davantage de temps et de moyens, ce serait bien d'ajouter du visuel, d'utiliser les lieux un peu plus (galeries, gradins, etc.) et d'ajouter des accessoires, des surprises. Tout est possible, après tout. Sur le plan visuel, Yasmina Giguère et son équipe ont conçu avec peu de moyens de très beaux costumes. Le personnage de Catherine Ragone, interprété par Anne-Marie Olivier, est particulièrement choyé avec une demi-douzaine de robes délirantes — de l'afro-bikini aux dignes vêtements de la reine mère. Magnifique parure aussi que celle de la déesse Circé ou encore l'habit de roi boiteux.

En ce qui concerne le jeu des comédiens, celui-ci est inégal, mais on ne remarque pas de problèmes majeurs. D'abord, bravo à Catherine Larochelle, qui a su tirer un maximum du personnage de Judith, qui n'a rien d'évident. Dans les deux rôles principaux, Anne-Marie Olivier et Patrice Dubois ont mis du temps dimanche à nous faire comprendre qui étaient leurs personnages pour ensuite nous livrer des échanges jouissifs vers la fin. Dans l'ensemble, on note que certains comédiens sont plus à l'aise que d'autres avec les changements de niveau de langue, des «Grand Dieu! Pourquoi tant de hâte?» aux «Qu'est-ce tu fais icitte?». Marie-Christine Lavallée, par exemple, s'en est servi pour nous faire rire alors que Silvio-Manuel Arriola et Tova Roy semblaient moins à l'aise. Il reste donc du travail à faire. Mais comme nous le disait Frédéric Dubois en entrevue, il s'agit d'une première étape. La troupe a été approchée par un théâtre de Montréal et un autre de Québec pour des reprises en 2005 et on lorgne aussi du côté des festivals en Europe. Mais si cette reprise a lieu, il vaudrait mieux que ce soit dehors et, à ce titre, le site actuel est parfait. Limoilou, avec ses petits bums qui dominent les ruelles, est en pure harmonie avec le quartier de l'Arsenal raconté dans la pièce. Enfin, si vous comptez vous rendre à la rencontre du Roi boiteux, traînez un bon chandail parce que, passé une certaine heure, ça caille dans les environs.