Théâtre - La jeune dramaturge acadienne Emma Haché entame sa carrière

Caraquet — La jeune dramaturge acadienne Emma Haché est présentement à Caraquet, à l'aube de la première du spectacle Les Défricheurs d'eau. Après plusieurs mois de travail, elle pourra bientôt voir le résultat de ses efforts.

C'est le Théâtre populaire d'Acadie (TPA) qui l'a approchée pour écrire la pièce. Pour la première fois, elle a écrit un spectacle professionnel. L'aventure s'est avérée intéressante.

«Ça m'a permis de goûter à toute leur expertise [le TPA et le Théâtre de la Dame de Coeur], à savoir comment gérer un gros spectacle comme ça. C'est la première fois que j'avais quelque chose d'aussi gros. C'est la première fois que j'ai un spectacle professionnel qui va être produit. J'en ai déjà eu deux jusqu'à maintenant qui étaient amateurs, des commandes d'écriture.» Avant l'écriture du texte, René Cormier, le directeur général et artistique du TPA, Richard Blackburn, directeur général et artistique, et René Charbonneau, directeur de production du Théâtre de la Dame de Coeur, ainsi qu'Emma Haché se sont rencontrés afin de discuter du projet. Ils ont travaillé en collaboration.

«Dans les mois de décembre et de janvier, on a beaucoup discuté, élaboré le scénario. On a tout fait ça ensemble. Au moment où on se quittait, j'allais entamer l'écriture et eux commençaient le décor. Il fallait que ce soit clair.»

La dramaturge travaillait pour la première fois, aussi, en étroite collaboration avec les gens du théâtre autour de la pièce à écrire.

«Je devais être consciente de leurs contraintes techniques pour écrire un spectacle comme ça. Tu parles de 400 ans d'histoire en une heure trente à peu près. Ce n'est vraiment pas beaucoup pour raconter tout ce qui s'est passé. À travers ça, il faut faire des choix. René Cormier, qui appartient à une autre génération que moi, en connaissait beaucoup plus. Ç'a aidé à faire les choix de ce qui était important de parler. J'ai découvert beaucoup de choses aussi, que je ne connaissais pas de l'histoire.»

Avant l'écriture, Emma Haché a aussi fait des recherches afin d'approfondir le sujet. Elle devait aussi regarder quel angle elle voulait donner au texte.

«J'ai été voir Maurice Basque au Centre d'études acadiennes. J'ai fait beaucoup de recherches moi-même. J'avais beau avoir des historiens à ma portée, c'était seulement moi qui savais quel sens je voulais donner à cette oeuvre-là, quelle information était pertinente pour porter ce sens-là.»

Elle ne voulait pas seulement raconter l'histoire de l'Acadie, mais elle désirait également dire ce qu'elle ressentait par rapport à elle.

«Oui, célébrer les Acadiens, l'histoire de l'Acadie, mais moi, j'avais envie de dire ce que je voulais de cette Acadie que j'aime tant. Il y a des façons de dire des choses, de tendre des perches à ton public, et tu dis: "Tu es participant aujourd'hui. Arrête de parler de ceux qui ont fait l'histoire hier. C'est toi qui fais les actions aujourd'hui. C'est toi qui vas la construire cette histoire, celle qui s'en vient". J'ai beaucoup travaillé dans ce sens-là. J'ai essayé de percevoir ce qui pourrait être porteur de ce sens, servir ce sens. Je trouvais ça nécessaire de le dire. Je trouve ça important que les gens s'impliquent, s'engagent. C'était ma façon à moi de m'impliquer et de m'engager que de révéler ça. Je pense que ce sont de petites graines que j'ai plantées. Si les gens peuvent les arroser dans leur jardin, tant mieux.»

L'auteure a dû faire des choix, à savoir comment traiter le texte.

«Il y a le choix d'avoir de l'humour et, en même temps, des scènes plus dramatiques, des images très fortes, poétiques, de l'action, des chants.»

Denis Richard a écrit les paroles et les musiques des chansons. Le temps a certes été une contrainte importante, puisqu'elle n'a eu que quelques mois pour écrire.

«J'avais tellement peu de temps pour écrire. C'est quelque chose qui aurait pu me prendre presque deux ans. Une bonne année, en tout cas. On a fait une lecture publique pour solidifier nos choix. Lorsque je me suis mise à l'écriture, j'avais un mois et demi. À partir de ce moment-là, il y a eu beaucoup de relectures, de réécritures, etc. On testait le texte au fur et à mesure. On voulait vraiment que ça parle aux gens. On est allé vérifier un peu partout. Tout ce processus a pris au moins six mois.»

Le spectacle, qui aura lieu à l'extérieur, dans les bois, est traité de façon fantastique.

«On l'a théâtralisé. Ce n'est pas réaliste. Il y a des passages qui peuvent être un peu réalistes, mais c'est beaucoup dans le fantastique, le côté légende. On voulait que ce soit quelque chose d'original, de dynamique, d'actuel, avec nos questionnements d'aujourd'hui, nos préoccupations, notre façon de regarder l'histoire. On voulait être le plus fidèle possible à qui on était en tant qu'Acadiens. On voulait que ça résonne le plus fort possible à ce niveau-là.»

Une fois la pièce terminée, elle a vu avec beaucoup d'émotion les répétitions dirigées par René Cormier.

«Je suis allée voir des répétitions et je riais, je n'entendais même pas ce qui se disait. J'étais touchée, j'étais surprise. Pourtant, c'était moi qui l'avais écrite. C'est comme si je la redécouvrais. J'ai beaucoup aimé ça. J'ai hâte de voir la première.» La clairière où a été installée la scène deviendra un lieu magique, les spectateurs entreront alors dans l'histoire portés par les huit comédiens et les 53 figurants.

«Les gens sont dans une clairière magique et sont invités à se faire raconter l'histoire de l'Acadie. Il y a la magie qui entre dans la clairière et c'est là qu'elle opère, jusqu'à la fin, où ils reviennent. Aujourd'hui, en 2004, regardons vers l'avenir. C'est nous qui allons faire l'avenir. Il y a des clins d'oeil qui leur sont faits et il y a des anachronismes volontaires, juste pour taquiner le public, pour le faire rire. On voulait que ça fasse vibrer notre fibre acadienne à l'intérieur. Pour le faire, on voulait passer par les émotions, par les images, par le chant, qui est tellement présent en Acadie. Par ces grands moments de l'histoire.»

Emma Haché travaille actuellement à un autre projet avec le TPA. L'histoire s'inspirera de l'épidémie de lèpre, mais traitée d'une façon personnelle. En mai, elle a également remporté le prix Bernard-Cyr de la Fondation pour l'avancement du théâtre francophone au Canada. Le prix lui a été remis par Viola Léger.

Les Défricheurs d'eau est présenté au Village historique acadien du 21 juillet au 22 août.