Attachant mélodrame

On ne trouve pas, dans ce musical, de mélodie remarquable qui s'incruste dans l'oreille, et le spectacle pourrait sans dommage être amputé d'une dizaine de minutes. Mais comme les personnages sont vrais, sympathiques, bien trempés et défendus par d'excellents interprètes, comme l'histoire écrite et mise en musique par le Britannique Willy Russell est un mélodrame intelligemment mené et habillé par des concepteurs inventifs, le spectacle proposé cet été au Centre culturel de Joliette tient ses promesses.

Ce musical met en scène une mère de sept enfants abandonnée par son mari pendant qu'elle est enceinte de jumeaux. Dépourvue des moyens financiers nécessaires pour faire vivre cette famille grandissante et rendue vulnérable par le drame qu'elle vit, madame Johnstone va consentir à la demande que lui fait la dame bien nantie chez qui elle fait régulièrement le ménage, madame Lyons, et lui donner un de ses deux bébés dès la naissance de ceux-ci. C'est ainsi que ses fils jumeaux Édouard et Mickey (Éric Paulhus et Benoît McGinnis) vont grandir en parallèle dans la même ville, l'un «en haut de la côte» dans le quartier riche, l'autre «en bas de la côte» dans le quartier pauvre, et devenir, à l'encontre du désir des deux mères et sans savoir qu'ils sont frères, deux grands amis... jusqu'à ce qu'un grand drame les sépare à jamais.

Au gouvernail d'une mise en scène qui comporte plusieurs défis, à commencer par celui d'éviter de tomber dans un réalisme larmoyant, René Richard Cyr réussit à nous faire oublier que les comédiens et comédiennes qui jouent les neuf enfants de madame Johnstone sont des adultes et que madame Johnstone elle-même est incarnée par une comédienne qui n'a guère plus de trente ans. Par ailleurs, la traduction de Maryse Warda négocie astucieusement les niveaux de langue; ces deux facteurs contribuent avantageusement à maintenir le degré de crédibilité de cette histoire. Maude Guérin, qui n'est pourtant pas une chanteuse professionnelle, enfile des airs parfois difficiles comme si le musical était sa spécialité; sur le plan du jeu, elle mène la barque de cette famille nombreuse avec autorité, tantôt légère et joyeuse, tantôt émouvante, toujours juste. Le rôle de la dame riche qui constitue son pendant dramaturgique paraît plus stéréotypé, ce qui ne met pas en cause le jeu de Geneviève Alarie, mais plutôt les lois d'un genre quelque peu manichéen cultivant une propension à opposer les personnages de manière telle que personne ne puisse avoir une hésitation quant à leur nature, leur origine, leurs intentions, etc. Grâce à une direction sans complaisance, le spectacle réussit tout de même à suggérer que l'opposition de deux classes sociales tire les grandes lignes de la toile de fond de l'histoire. Le fait que la partie musicale de Frères de sang soit jouée par des musiciens présents sur scène crée une chaleur qu'aucun enregistrement ne saurait apporter.