Théâtre - La deuxième vie du Roi boiteux

Dix mois après son décès, Jean-Pierre Ronfard revit à travers le projet d'une bande de fous de théâtre qui ont entrepris Vie et mort du roi boiteux dans une version intégrale d'une durée de huit heures. En marchant dans les traces de ce chantre de la liberté artistique qu'était Ronfard, ces jeunes créateurs veulent avant tout exercer la leur.

Êtes-vous devenus fous? leur ai-je d'abord demandé. «C'est justement pour ne pas le devenir que nous montons cette pièce», me lance du tac au tac Frédéric Dubois. Le jeune metteur en scène a accumulé les succès ces dernières années, d'abord avec le Théâtre des Fonds de Tiroirs qu'il dirige (Le Cid Maghané, Zazie dans le métro, Téléroman... ), puis au Trident (Ah! ha!) et à la Bordée (Macbeth, Ubu Roi). Ça va presque trop bien...

«Avant, la compagnie était une façon de nous donner du travail. Mais maintenant qu'on travaille tous à l'extérieur, à quoi ça sert de faire des projets avec les Fonds de Tiroirs si c'est pour travailler de la même manière? Avec Le Roi boiteux, on a voulu donner un gros coup.» La comédienne Marie-Christine Lavallée, qui interprète le rôle de Marie-Jeanne Larose, renchérit: «C'est une étape clé pour nous en ce qui a trait à notre liberté artistique.» Superbe ironie, la responsable des communications de la troupe, Marie-Ève Charlebois, annonçait, quelques minutes plus tôt, que le Théâtre des Fonds de Tiroirs (TFT) avait obtenu le statut d'organisation permanente au Conseil des arts...

Il faut dire que cela fait déjà huit ans que la compagnie roule sa bosse avec une politique artistique misant notamment sur la recherche dans la contrainte. Marie-Christine Lavallée raconte que Ronfard lui-même lui avait déjà fait remarquer qu'il y avait une certaine parenté entre le TFT et le Nouveau Théâtre expérimental de Montréal (NTE), qu'il a cofondé en 1975 avec Robert Gravel et Pol Pelletier. Apparemment, l'homme de théâtre ne connaissait pas l'existence du projet du Roi boiteux. «On a décidé de le monter en septembre un peu avant sa mort.

Après son décès, on l'a mis sur la glace parce qu'on avait peur de passer pour des opportunistes», se rappelle Dubois. L'idée était dans l'air depuis trois ou quatre ans, jusqu'à ce que tout se décide, lors d'une discussion entre Frédéric Dubois et son frère, le comédien Patrice Dubois, qui a hérité du rôle-titre. Outre ce dernier, presque tous les acteurs — ils sont douze au total — sont des comédiens de la bande des Fonds de Tiroirs.

Une épopée dans une ruelle

Créée par le NTE en 1981, Vie et mort du roi boiteux n'a jamais fait l'objet d'une reprise sérieuse. D'ailleurs, dans son livre sur Jean-Pierre Ronfard, le critique Robert Lévesque note que «l'on imagine mal [cette pièce] être reprise plus tard, ailleurs ou par d'autres». Il faut dire que l'oeuvre originale est tout simplement monumentale: 10 heures, 200 personnages, 25 comédiens... À la fois pastiche et hommage aux grandes tragédies classiques, la pièce raconte l'histoire de deux familles — les Ragone et les Roberge — à travers quatre générations. L'action tourne autour de l'ascension de Richard le Boiteux vers les sommets du pouvoir et du ridicule. «C'est la thématique de l'humain qui se pervertit, du Roi de la patate qui devient le roi», observe Frédéric Dubois. L'action se déroule dans le quartier de l'Arsenal, une espèce de Montréal-Est où l'on s'exprime en joual ou en français littéraire, selon l'humeur et les prétentions du jour. Comme le dit Marie-Christine Lavallée, «dans l'écriture, il y a toujours un croisement entre le sublime et le bâtard». Faisant fi des distances temporelles et spatiales, Ronfard s'amuse à faire voyager le roi boiteux et ses ouailles jusqu'en Azerbaïdjan, nous faisant rencontrer tour à tour Moïse, Jeanne d'Arc, Mata Hari et Einstein. À l'origine, la pièce avait été créée dehors et dans plusieurs lieux. On faisait participer des animaux et des grosses machines, les comédiens se foutaient à poil, bref, tout était permis. «Cette oeuvre-là a été conçue pour produire un acte festif de théâtre, un événement», poursuit Lavallée.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que le texte est chaotique pour autant. Au contraire, insiste Dubois, sa structure est particulièrement «serrée et claire». Le metteur en scène s'est quand même permis des coupures pour resserrer le spectacle autour de l'intrigue principale. La pièce sera présentée demain et les deux dimanches suivants dans sa version intégrale, et les vendredis et samedis en deux parties. Comme emplacement, on a choisi la cour arrière de la salle de spectacles des Oiseaux de passage, dans le quartier de Limoilou, lieu où le TFT avait présenté Zazie dans le métro, la pièce qui l'a fait connaître. Dubois a fait appel à une équipe de quatre scénographes sous la direction de Yasmina Giguère, une autre fidèle compagne du TFT repêchée depuis peu par Ex Machina.

Pour la bande du TFT, cette rencontre avec Ronfard était presque prédestinée. En plus de partager avec le dramaturge une certaine vision du théâtre, Dubois a monté plus d'un texte auquel Ronfard s'était lui-même attaqué, tels Ah! ha! et Ubu Roi. Marie-Christine Lavallée, qui avait côtoyé l'homme à l'époque de la mise en scène de Ah! ha! au Trident, devait quant à elle travailler sous sa direction dans Aphrodite en 2004. Pis encore, l'un des personnages centraux du Roi boiteux se nomme... Freddy Dubois. Bref, cette reprise est un heureux dialogue à plusieurs égards. Dialogue entre deux mondes, deux époques, deux générations. Dialogue entre le théâtre et la réalité, le rire et la tragédie, la vie et la mort.

Du 18 juillet au 1er août dans la cour des Oiseaux de passage

499, 4e Avenue, Limoilou, Québec

Réservations : (418) 524-0555