La fureur de dire des râleurs

L’objet théâtral numérique entrecroise quatre prises de parole. «Ces gens essaient d’entrer en contact, et ils ont une parole parfois un peu décalée, déconnectée, expose Daniel Brière. Mais quand on prend la peine de les écouter, parfois ça a du sens quand même. Donc c’est l’individu face à la masse ; des gens à un moment de leur vie où ils ont un besoin de dire.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’objet théâtral numérique entrecroise quatre prises de parole. «Ces gens essaient d’entrer en contact, et ils ont une parole parfois un peu décalée, déconnectée, expose Daniel Brière. Mais quand on prend la peine de les écouter, parfois ça a du sens quand même. Donc c’est l’individu face à la masse ; des gens à un moment de leur vie où ils ont un besoin de dire.»

À l’origine, l’« objet théâtral numérique » Entends-tu ce que je te dis ? Kouté mwen titak ! avait bien sûr été pensé pour la scène. Mais étant donné la pandémie, la Toile est apparue comme un terrain plus qu’approprié pour cette coproduction du Nouveau Théâtre expérimental (NTE) et de Tropiques-Atrium, scène nationale qui s’intéresse aux râleurs, ces personnages déversant leur parole dans l’espace public, à qui veut bien — ou pas — les entendre. « Le Web, c’est sûrement la plus grande place publique présentement, où il y a le plus de râleurs, explique le metteur en scène Daniel Brière. On le voit : les gens prennent la parole et ils disent n’importe quoi. C’est l’endroit idéal ! »

Le projet est né du désir du NTE, qui aime depuis longtemps ouvrir ses créations à « d’autres cultures, d’autres façons de voir le théâtre », de collaborer avec des artistes de la Martinique. « On se rend compte que finalement, on fait peu de projets avec le Sud, constate son codirecteur. Et on a découvert qu’on avait beaucoup de choses en commun. »

À commencer par le rapport au français hexagonal. Avec le thème des râleurs, la langue a naturellement pris beaucoup d’importance. Et par leur utilisation d’un idiome populaire et imagé s’est imposée la poésie des sonorités créoles et québécoises.

Un écho confirmé par la Martiniquaise Daniely Francisque, qui participe à la rencontre sur Zoom àpartir de la Guadeloupe, où elle est en tournage. La comédienne, autrice et metteuse en scène trouve « énormément de résonances » entre le québécois et le créole, qui partageraient une certaine base lexicale. « Il y a des mots de l’ancien français qui sont utilisés en créole et pimentés à notre manière. »

Ajoutez cette relation historique au français de Paris comme langue dominante. « Chez nous, les anciens appelaient le français la langue dorée, c’est-à-dire la langue magnifiée, parfois même inaccessible pour les classes populaires. Et il y a toujours eu une sorte de dialectique, de conflit entre le français et le créole. On fonctionne avec les deux. Le créole est présent dans l’espace public, en famille, dans des lieux informels. Mais à partir du moment où ça devient formel, qu’on rentre dans l’administration, dans l’école, il n’y a plus de créole. Bien sûr, il y a eu des actions, une volonté de lui donner ses lettres de noblesse. »

Elle-même, qui a grandi en banlieue française, écrit dans la langue de Molière. « Mais pas “en français de France”, seulement. J’essaie de chercher cette langue avec une musique particulière que nous avons dans la Caraïbe. Parce que le créole est extrêmement métaphorique et imagé, il vient féconder la langue française de tout cet imaginaire-là. Donc quand j’écris français, j’écris créole », résume-t-elle en riant.

Parole décalée

Entends-tu ce que je te dis ? Kouté mwen titak ! entrecroise quatre textes différents, mais qui portent tous une « forme de revendication, de désir de communiquer ». Quatre prises de parole envahissant l’espace public telles qu’on en croise souvent dans les villes. « Ces gens essaient d’entrer en contact, et ils ont une parole parfois un peu décalée, déconnectée, expose Daniel Brière. Mais quand on prend la peine de les écouter, parfois ça a du sens quand même. Donc c’est l’individu face à la masse ; des gens à un moment de leur vie où ils ont un besoin de dire. » Comme cet ancien universitaire au discours surprenant imaginé par Alexis Martin, ou cette jeune femme esseulée que Gabrielle Chapdelaine décrit accrochée à son cellulaire.

Les deux Martiniquais, eux, ont pondu des textes « d’émancipation de femmes, qui ont besoin de se libérer ou de revendiquer un changement », note Brière. Autant Bernard Gaétan Lagier (auteur de Moi chien créole, joué à Espace Libre en 2007) que Daniely Francisque.

Celle-ci l’explique par le contexte historique. « Les femmes, dans notre culture, sont considérées comme des “potomitan”, soit le poteau qui tient le milieu de la maison. Celui sur lequel s’appuie la famille. Et c’est beaucoup remis en cause en ce moment, cette femme qui n’est là que pour soutenir. Le personnage que j’ai écrit rompt justement avec ce rôle fondamental. Parce que lorsqu’on est un potomitan, on ne se déplace pas, on est là où on nous pose. » Cette volonté de libération, « de se définir soi-même, de tracer sa propre route, cette nécessité de sortir de l’habitation » reflète donc l’évolution sociétale.

En Martinique, le terme râleur prendrait un sens un peu différent. « On râle beaucoup, juge l’auteure. Dans les familles, les mamans râlent (rires). » Elle attribue cela à une « sorte d’inconfort permanent. On est le cul entre plein de chaises. » Les râleurs grincent donc « parce qu’ils sont dans une situation et un milieu qui ne leur convient pas ». Ou on est en conflit intérieur avec des modèles imposés. Des modèles de genre, pour les femmes, mais aussi culturels. « On a un rapport conflictuel avec notre identité, entre celle française et celle martiniquaise. D’une certaine façon, un modèle culturel occidental cherche à prendre le dessus et la façon créole d’être au monde tente de résister. Donc, ça crée une série de conflits, à plein de niveaux. On a des séismes intérieurs permanents. La Martinique même est constituée de volcans. » L’artiste fait d’ailleurs remarquer que la montagne Pelée se réveille actuellement… Belle métaphore pour son personnage au bord de l’explosion.

Surréel

Nos interviewés ne tarissent pas d’éloges sur combien fut mutuellement enrichissante cette création croisée. La production de l’objet, « presque expérimental, entre le théâtre et l’œuvre numérique », s’est aussi révélée une aventure intéressante. Daniel Brière a tenu à conserver une équipe de concepteurs théâtraux, comme prévu. Et à collaborer avec des artistes d’outre-mer, tels une chorégraphe (Josy Michalon) et un artiste visuel martiniquais (David Gumbs), « qui a tout un univers. Il a nourri cet espace virtuel qu’on a créé. Et les gens qui travaillaient ici à monter le spectacle avec moi ont fabriqué un film qui n’est pas du tout réaliste. On est dans un univers assez impressionniste, avec des couches, des tableaux, des transparences. Mais avec une théâtralité. Ça reste des plans-séquences. »

L’environnement est composé de trois cubes transparents imbriqués et qui tournent indépendamment, sur la surface desquels apparaissent réflexions et images. Les scènes nous font pénétrer dans l’un de ces cubes, où l’on retrouve les personnages sur un banc, à attendre l’autobus. Bref, il s’agit « de placer des êtres concrets dans un univers surréaliste. »

La situation elle-même l’était un peu, avec cette mise au monde à distance, entre des studios à Montréal et en Martinique. Les interprètes se sont vite adaptés en répétition au« fameux petit décalage dans la voix et l’image ». Par la magie de la technologie, comédiens québécois et martiniquais ont même enregistré des scènes comme s’ils partageaient un lieu. « Nous avons joué devant un écran vert et nous avions un espace de jeu bien délimité, qui permettait de faire vivre l’illusion que nous étions ensemble », raconte Daniely Francisque. « Et ça marche ! confirme Brière. lls se regardent, il y a des échanges. C’est très étonnant. »

Au final, on pourrait arguer que ce contexte nourrit le thème des récits : cette difficile recherche d’interactions sociales, cette soif d’entrer en contact qui résonnent tant dans notre monde de distanciation forcée.

Entends-tu ce que je te dis? Kouté mwen titak!

Textes : Daniely Francisque, Bernard Gaétan Lagier, Gabrielle Chapdelaine et Alexis Martin, avec Joanie Guérin, Bruno Marcil, Daniely Francisque et Steffy Glissant, réalisation : Daniel Brière, dramaturgie : Marie-Christine Lesage, coproduction du NTE et de Tropiques Atrium, en visionnement gratuit sur la plateforme koute.net.