Pour ne pas restreindre l’imaginaire

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Olivier Kemeid, directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Olivier Kemeid, directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Le 26 mai dernier, Le Devoir publiait une lettre envoyée au gouvernement Legault dans le cadre du mouvement Pour les arts vivants. La missive avait été appuyée par plus de 32 000 signatures en quelques jours seulement. Olivier Kemeid, auteur, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, est celui qui l’a rédigée. Sept mois plus tard, où en sommes-nous ?

Le 22 mai dernier, le gouvernement annonçait la réouverture des bibliothèques, des ciné-parcs et des musées, ne laissant pas de place aux arts vivants. L’idée du mouvement Pour les arts vivants est toutefois née avant cette annonce. Dans quel contexte en êtes-vous arrivé à écrire ce texte ?

L’initiative vient de Ginette Noiseux,de l’Espace Go, qui souhaitait, à l’égard du silence du gouvernement par rapport au domaine culturel, que l’on prenne la parole pour remettre l’art et les artistes sur la place publique. Il y avait eu toute une série de recommandations venant de spécialistes, dont certains autoproclamés, de fonctionnaires aussi, qui suggéraient de se réinventer, d’aller en format numérique, qui proposaient toutes sortes de solutions. Pourtant, on entendait très peu les artistes s’exprimer sur leurs propres solutions, leur propre état aussi, où ils en étaient. Cette lettre était une prise de parole artistique.
 

Dès le début de la crise, on demandait en effet aux gens de se réinventer, d’apprendre à faire autrement, de voir les choses différemment, et ce, tous domaines confondus. La création étant au cœur même de ce qu’est le théâtre, on vous a tout de même invité à vous réinventer…

 

C’est un peu se faire dire une vérité de La Palice, c’est une évidence. C’est ça notre métier ! Nous sommes en état de perpétuelle réinvention. Qu’est-ce que c’est, d’être créateur, sinon ? Et notre système est si fragile qu’il nous a toujours forcés à être multitâches et souples. S’il y a bien un milieu qui est en perpétuelle adaptation, c’est bien celui du spectacle vivant.

Il y a des captations magnifiques qui sont faites, mais c’est presque une autre forme d’art. Ça devient presque de l’art numérique. Sans cet échange entre vivants, ça devient autre chose que du théâtre.

 
 

Lorsqu’on parle de réinventer les arts de la scène, il est difficile de ne pas aborder la webdiffusion, que l’on a souvent présentée comme étant la solution à la situation actuelle. Si la popularité des grands producteurs de contenu numérique comme Netflix,Disney et Amazon explose et qu’on est plus que jamais devant un écran, qu’est-ce que cela signifie pour le théâtre ?

 

Il y a des captations magnifiques qui sont faites, mais c’est presque une autre forme d’art. Ça devient presque de l’art numérique. Sans cet échange entre vivants, ça devient autre chose que du théâtre. Le jeu des acteurs est momifié quand il est mis sur écran, alors que l’acteur ne joue jamais de la même manière, la présence du public vient interférer avec sa façon d’être sur scène. L’idée n’est pas de démoniser cette façon de faire, mais tout cet échange est escamoté avec l’offre numérique.

 
 

Chaque crise met en lumière des défaillances, et on le voit dans plusieurs secteurs de la société. Du côté de l’art vivant, qu’est-ce que l’actuelle pandémie vous fait comprendre ?

 

Que tout notre système est orienté sur la production, sur le fait d’être en représentation publique. Il est vrai que c’est un pan majeur et déterminant de notre industrie. Si je dirige un théâtre, c’est bien pour y recevoir un public. Mais ce n’est pas que ça. C’est aussi tout un volet de recherche et de création, de répétitions, d’ateliers, de résidences, etc. Et s’il y a bien une chose que nous pouvons faire en temps de pandémie, c’est de la recherche et de la création.

  On a très hâte de pouvoir rouvrir nos portes, mais il n’est pas vrai qu’on ne peut pas travailler en attendant. Pour y arriver, nous avons besoin de plus de soutien.

Le soutien de la population, que ce soit dans les réseaux sociaux ou ailleurs, nous permet de nous accrocher à l’espoir que oui, quand on rouvrira les portes, il y aura des gens

 
 

Après un long silence du gouvernement en début de pandémie, on a finalement mis en place des mesures pour aider le volet production de l’industrie. Mais comment ça se passe du côté des artisans, des comédiens, des techniciens, des concepteurs de décor, etc. ?

Il y a une détresse qui me brise le cœur, spécialement chez ceux qui ne sont pas liés à des organismes, ceux qui sont pigistes. Pour le moment,c’est aux institutions de prendre lerelais et d’essayer autant que fairese peut de maintenir un contact,un optimisme, de parler de projets, d’aborder l’avenir, mais il y a toute une partie de nos corps de métiers qui ne peuvent pas faire de demande de bourse ou accéder à du soutien. Il y a déjà un moment que l’on parle de réorientation de carrière. Certains l’ont déjà fait. Il y aura des séquelles énormes. Quand ça reprendra, on aura perdu des gens, sans savoir dans quel état seront ceux qui reviendront.

 
 

Le Quat’Sous vient de fêter ses 65 ans, et sur les réseaux sociaux, de nombreux spectateurs ont réitéré leur soutien et se sont engagés à être au rendez-vous dès la réouverture des portes. Il est peut-être un peu tôt pour parler des répercussions que la pandémie aura sur le théâtre, puisqu’il n’est pas encore possible de prendre du recul. Cela étant dit, comment peut-on imaginer la suite ?

 

La soif de venir voir du théâtre, je ne l’ai jamais autant ressentie de la part de la population. Je sais que dans l’après-pandémie, il y aura une frénésie à la fois dans la salle et sur scène. Il y aura aussi des moments bouleversants et des gens du milieu qui auront été laissés pour compte, financièrement et psychologiquement, et qu’il faudra rattraper. Le soutien de la population, que ce soit dans les réseaux sociaux ou ailleurs, nous permet de nous accrocher à l’espoir que oui, quand on rouvrira les portes, il y aura des gens. L’état de fatigue est très fort en ce moment, mais c’est dans l’enthousiasme du public que nous irons chercher la motivation.

La lettre écrite en mai dernier se terminait ainsi : « Nous sommes en train d’entraver la capacité de rêver. Et si nous ne pouvons plus rêver, nous ne sortirons jamais de ce cauchemar. » Sept mois plustard, est-ce qu’il est encore possible de rêver ?

Je continue de rêver, avec sagesse. Par contre, plusieurs artistes, dont les jeunes, se sentent en incapacité de le faire et je comprends leur détresse.