Échappées théâtrales

Rose Carine Henriquez Collaboration spéciale
«L’avalée des avalés», mettant en vedette Sarah Laurendeau, a clos la série des captations artistiques du TNM, qui ont été réalisées lorsque les règles sanitaires se sont à nouveau resserrées.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «L’avalée des avalés», mettant en vedette Sarah Laurendeau, a clos la série des captations artistiques du TNM, qui ont été réalisées lorsque les règles sanitaires se sont à nouveau resserrées.

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Un cabaret pour faire face à l’adversité : voici ce que nous présentait le Festival international de la littérature en collaboration avec le Théâtre de Quat’Sous en septembre dernier. Cetteprise de parole à laquelle se sont joints bien d’autres depuis, mise en scène par Olivier Kemeid, a permis de partager des textes québécois portant sur le thème de la résistance, qu’elle soit de nature politique, sociale ou sexuelle. Car on ne va pas rester silencieux pendant des mois, un an, des années. « En attendant Godot le vaccin ? No way ! On ne pourra pas attendre la fin de la distanciation physique, ça va être trop long », disait alors Olivier Kemeid.

Des lieux culturels se sont tournés vers la multidisciplinarité pour alimenter une vie théâtrale et artistique. C’est le cas, entre autres, de l’Espace Go, qui a présenté le projet Je suis une femme d’octobre, œuvre qui s’approprie la crise d’octobre, mais du point de vue de la lutte féministe et de la mobilisation des femmes au cours des 50 dernières années. Une fresque murale de l’artiste Caroline Monnet, un déambulatoire photo, des fictions en baladodiffusion et les témoignages du volet participatif, Nos héroïnes, nous ont donné une lecture nécessaire de l’histoire. 

Le théâtre Prospero a résisté et a tenu une édition particulière de son traditionnel Territoires de paroles, sans la présence du public cette fois-ci. D’octobre à décembre, une quarantaine d’artistes ont été à l’œuvre. Six projets dramaturgiques ont été travaillés sous forme de laboratoire. Leurs traces nous parviennent par l’entremise des journaux de bord, à la fois en images et en sons publiés sur les réseaux sociaux, mais principalement par les mots de l’ancienne journaliste en danse et rédactrice Mélanie Carpentier. Ces récits sont accessibles sur le site Internet du théâtre.

La webdiffusion, une avenue démocratique

Pendant la pandémie, le Web a par ailleurs pris le relais des salles fermées et les initiatives offertes en ligne se sont multipliées. Le Théâtre du Nouveau Monde a été l’un des premiers à intégrer le virtuel à sa proposition d’une saison automnale alternative et hybride. Le spectacle d’ouverture Zebrina. Une pièce à conviction, de l’Américain Glen Berger et porté par Emmanuel Schwartz, était à la fois présenté devant un public réduit et retransmis en ligne. Quant aux autresspectacles de la saison, des captations artistiques ont été réalisées lorsque les règles sanitaires se sont à nouveau resserrées. L’avalée des avalés, d’après une adaptation du célèbre roman de Réjean Ducharme et dans une mise en scène de Lorraine Pintal, a clos cette série de spectacles, le 17 décembre dernier.

Pour sa part, le théâtre La Licorne a tenté l’expérience numérique pour une première fois de son histoire en offrant la captation de Fairfly, que vous pourrez visionner jusqu’au 12 janvier. Ce texte du dramaturge catalan Joan Yago Garcia est présenté dans sa version finale après plusieurs étapes de travail et réunira sur vos écrans les interprètes Mikhaïl Ahooja, Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande. Quoi de mieux en ces jours gris qu’une comédie sur l’émergence des start-ups et la culture entrepreneuriale ?

Vous arrive-t-il de vouloir revoir à tout prix une pièce marquante et que celle-ci ne joue plus ? UN, suivi de Deux et Trois, fait partie de l’un de mes plus beaux souvenirs de théâtre. UN est le point de départ d’une saga à numéro qui a occupé le dramaturge et comédien Mani Soleymanlou dans la dernière décennie. Le 16 décembre, l’artiste a replongé dans cette parole identitaire en s’interrogeant sur ses origines en direct de l’Espace Yoop, une salle virtuelle destinée précisément à la captation de spectacles.

In situ et distancié

Tenus loin des scènes, qu’à cela ne tienne ! Les créateurs se sont tournés vers les espaces publics pour investir leur art et continuer à nourrir leur lien avec un public avide, un peu désespéré, sans théâtre depuis des mois. Dans sa série « Hors les murs », dans le parc Walter-Stewart, dans le quartier Centre-Sud, le théâtre Espace Libre a présenté Ensemble, de la compagnie DuBunker, une pièce documentaire basée sur les témoignages d’une poignée de citoyennes qui tentent de répondre à cette question : « Comment se passe ton confinement ? » Les paroles bouleversantes de ces femmes ont trouvé écho aux turbulences intérieures des spectateurs qui pouvaient choisir de lever la main et de répondre à l’une des nombreuses questions. Un vrai moment de communion et de générosité.

Vers solitaire s’est aussi penché sur notre rapport les uns aux autres dans le contexte de la crise sanitaire actuelle qui vient bousculer tout sur son passage, incluant nos liens sociaux. Le déambulatoire théâtral imaginé par Olivier Choinière et présenté par le Théâtre de Quat’Sous a permis à un spectateur à la fois équipé d’un téléphone et d’une paire d’écouteurs, d’être jumelé avec un interprète pour un spectacle ambulant dans les entrailles de Montréal. Les metteurs en scène Alix Dufresne, Xavier Huard, Justin Laramée et Marie-Ève Milot et la chorégraphe Mélanie Demers ont été invités à penser ce parcours, cette rencontre avec l’autre dans une période où on ne peut ni voir, ni encore moins toucher cet autre.

L’avènement du radiothéâtre

La série radiophonique Au balcon, d’Ici Première, en a fait des heureux et pourra continuer à en faire, car les épisodes sont encore accessibles. D’abord au printemps, puis durant l’été, la chaîne publique a proposé du théâtre adapté par Francis Legault et Jocelyn Lebeau, qui partage les textes d’auteurs et d’autrices de différentes régions au pays. Dans la dizaine de pièces diffusées, on retrouve J’accuse, pièce d’Annick Lefebvre créée en 2015 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, puis présentée en reprise en 2017. De même qu’Héritage, produite par Duceppe, qui a connu un franc succès à l’automne 2019.

De son côté, le théâtre Duceppe offre présentement la captation audio de la pièce qui devait donner le coup d’envoi à la saison 2020-2021 : Pétrole,de François Archambault, mise en scène par Édith Patenaude. Les 12 comédiens et comédiennes se sont réunis cet été lors d’un laboratoire afin de donner vie aux différents personnages de ce suspense politique qui aborde la question du changement climatique.

Une rencontre entre la lutte et le théâtre vous semble incongrue ? Pas tant que ça dans la proposition radiophonique que nous a donnée le théâtre Aux Écuries. Tout le ring en parle, du collectif Moutarde Forte, prend la forme d’un talk-show avec plusieurs invités du milieu du théâtre et de la lutte. On y analyse les codes et l’engouement pour ce sport-spectacle qu’est la lutte, et des extraits de textes théâtraux en lien avec cette passion ont été lus.

En amont, plusieurs établissements ont mis sur pied des balados, éphémères ou réguliers, portant sur les réflexions artistiques et sociales des créateurs et des créatrices. On pense tout de suite à l’Agora du Théâtre de Quat’Sous, en activité bien avant la pandémie. Les trois derniers épisodes, considérés comme des hors-séries, réalisés en marge de la « saison de la résistance » du théâtre, donnent la parole à l’artiste Evelyne de la Chenelière, à l’historien Websteret à la comédienne Marie-Thérèse Fortin.

Enfin, l’Usine C est elle aussi entrée dans la danse en lançant Radio actoral, un marathon radiophonique dans le cadre la Biennale actoral Montréal et en parallèle du festival actoral, qui s’est déroulé à Marseille à l’automne. La metteuse en scène et comédienne Édith Patenaude était à l’animation.