La beauté fragile de l’art vivant

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Le spectacle «L’amour est un dumpling», de Mathieu Quesnel, prévu chez Duceppe pour l’hiver 2021, tenait la semaine dernière sa première réunion de production. Un réalisateur et un directeur photo étaient invités à y prendre part.
Photo: PL2 Studio Le spectacle «L’amour est un dumpling», de Mathieu Quesnel, prévu chez Duceppe pour l’hiver 2021, tenait la semaine dernière sa première réunion de production. Un réalisateur et un directeur photo étaient invités à y prendre part.

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Selon le compteur dans le coin supérieur gauche de l’écran, nous sommes 71 à regarder en direct la réouverture virtuelle du Centre Segal, où c’est soir de première pour Emmanuel Schwartz et la pièce Underneath the Lintel (Zebrina. Une pièce à conviction en français). Les pas de Lisa Rubin, la directrice artistique, résonnent sur le bois des planches avant qu’elle n’apparaisse dans le cadre du plan fixe de la caméra. Elle est là pour nous rappeler que ce soir, après neuf mois, l’art revit enfin sur cette scène mythique du Chemin de la Côte-Sainte-Catherine​. Regard sur un théâtre qui survit.

L'acteur, auteur et metteur en scène Emmanuel Schwartz, joint quelques heures avant la première samedi dernier, se considère comme un des privilégiés du milieu en temps de pandémie. Mais il fait le triste constat que la plupart de ses collègues n’ont plus de travail et que l’inquiétude est généralisée quant à l’avenir des arts vivants. « J’entends la douleur et la révolte de mes camarades par rapport aux mesures en vigueur, se désole-t-il. Si tant de mes collègues ont choisi ce métier, c’est par une nécessité profonde de l’âme. C’est illusoire de croire qu’on fait ce métier pour l’argent et le confort. C’est un appel et c’est un privilège de pouvoir le pratiquer. Mais il y a aussi la nécessité de préserver la santé et garder notrecivilisation intacte. On est dans un cul-de-sac où se confrontent ces deux réalités. »

Un virage numérique prudent

Pour survivre, et tant que la sentinelle restera allumée sur scène, onse tourne vers le numérique. Tout d’abord, il faut rappeler que l’idée de créer du matériel à diffusion sur le Web commençait déjà à faire son chemin au théâtre, bien avant la pandémie. Le développement de cette nouvelle forme d’art a toutefois été catapulté en tête de liste des solutions temporaires en temps de confinement. « Cela dit, mon collègue Benoit Landry, qui parlait de la réinvention, disait assez justement que notre métier est malgré tout un métier des arts vivants et de penser qu’on peut se recycler en cinéaste, en informaticien et en artiste multimédia, n’est-ce pas un peu prétentieux de notre part ? » s’interroge Emmanuel Schwartz. Il y a certes une nouvelle dimension qui s’ouvre pour le spectacle vivant, dans la transformation des formes, mais « il faut rendre à César ce qui appartient à César, poursuit l’artiste. C’est un métier qui n’est pas nécessairement le nôtre. »

Photo: Yves Renaud La pièce «Underneath the Lintel» (en français «Zebrina. Une pièce à conviction»), avec Emmanuel Schwartz et mise en scène par François Girard, marquait les 12 et 13 décembre la réouverture virtuelle du Centre Segal.

Vers une double programmation

Alors que l’on développe tant bien que mal les projets de la prochaine saison, on sent que le numérique fait tranquillement son chemin dans la tête des créateurs, souligne pour sa part David Laurin, codirecteur artistique chez Duceppe : « Cette langue, ce champ qu’est le théâtre filmé, qu’on voyait à l’époque des Beaux Dimanches, on essaie d’imaginer ce qu’il peut devenir en 2020. »

Les artistes et les directeurs artistiques sont-ils en train de changer de paradigme à l’égard de cette nouvelle réalité qu’est la webdiffusion ? David Laurin croit que oui : « À partir de maintenant, chaque fois qu’on reçoit un projet, on doit le penser en fonction de sa présentation sur scène, mais aussi réfléchir à comment on pourrait avoir une offre complémentaire en lien avec le projet : balado, documentaire, diffusion en simultané ou non, etc. Et il faut prendre l’habitude d’analyser tous ces éléments dès le départ. Une fois le spectacle monté, il est trop tard pour remettre en question l’éclairage, les décors ou le jeu des acteurs en vue d’une captation. »

À ce titre, le spectacle L’amour est un dumpling, de Mathieu Quesnel, prévu chez Duceppe pour l’hiver 2021, tenait la semaine dernière sa première réunion de production. Un réalisateur et un directeur photo étaient invités à y prendre part. « Dès le début, on travaille sur les deux volets avec une seule et même équipe. C’est un apprentissage important que l’on a fait sur le plan de la captation depuis mars dernier », avance David Laurin.

L’éphémérité est-elle indissociable du théâtre ? Certains puristes pourraient débattre longtemps du fait que le théâtre naît et meurt avec le rideau. L’auteur, metteur en scène et comédien Mathieu Quesnel voit plutôt dans cette union des forces quelque chose de positif qui permet d’amener un projet encore plus loin : « Le numérique, ce n’est pas simplement de mettre la captation sur le Web. Peut-être que c’est quelque chose qui pourrait exister en plus de la programmation théâtrale. Ça pourrait être des programmations alternatives qu’on ne retrouverait que sur le Web, par exemple. »

Les jeunes auront besoin de nous

Pendant que les artistes se battent pour garder en vie leur théâtre, qu’en est-il de ceux et celle qui venaient à peine de le choisir pour leur carrière, la tête pleine de rêve et d’ambition ? Pour la première fois en 35 ans, tant les finissants des écoles de théâtre que les autodidactes n’ont pas euaccès aux Auditions générales du Quat’Sous, véritable tremplin pour plusieurs jeunes comédiens. Cette brèche dans ce qui a longtemps été comme un passage obligé en théâtre risque de laisser des séquelles.

À partir de maintenant, chaque fois qu’on reçoit un projet, on doit le penser en fonction de sa présentation sur scène, mais aussi réfléchir à comment on pourrait avoir une offre complémentaire en lien avec le projet

 

« La situation actuelle pour les finissants est terrible, croit David Laurin. Ce sont les grands oubliés de la dernière année. Pourtant, c’est une génération qui aura les choses les plus importantes à dire puisque c’est souvent aux sorties des grandes crises que l’on a vu des générations changer l’histoire de l’art et la culture des peuples. » Du même souffle, il ajoute qu’il sera essentiel de rapidement leur tendre la main pour qu’ils ne quittent pas le métier. Parce qu’en ces mots, on comprend que le directeur artistique et ses acolytes des institutions culturelles au sens large auront grandement besoin de ce talent nouveau pour les années à venir.

Emmanuel Schwartz, qui était récemment professeur invité au cégep Lionel-Groulx pour un atelier de création, dit pour sa part sentir l’inquiétude au sein de la relève, mais refuse de parler de génération sacrifiée : « Dans la nécessité, on trouve des acquis et dans les recoins cachés de notre passion, des outils insoupçonnés. Je perçois chez eux des envies de création différentes, centrées autour d’une pratique qui pourrait bien être spécifique à l’époque dont ils sont témoins. »

Tirer profit de l’isolement ?

En attendant que les projecteurs fassent briller à nouveau leur lumière, les créateurs travaillent en marge des boucles de productions formatées selon un calendrier de dépôt qui ne laissait pas toujours beaucoup de place à la recherche et à l’expérimentation. Ce rythme de création transformé aura-t-il un effet sur la maturité des œuvres qui en résulteront ?

« On s’est habitués à quelque chose d’un peu plus lent, confie Mathieu Quesnel. Je sens que j’entre plus profondément dans ma création. Je crois qu’il y aura des œuvres d’une grande qualité qui sortiront de ce confinement. Ça nous aura forcés à aller puiser au fond de nous-même. On avait toutes les raisons possibles d’abandonner. Si, aujourd’hui, on n’a pas encore décroché, c’est qu’on voulait vraiment aller jusqu’au bout. Et il y a quelque chose de beau qui peut ressortir de ça. »

David Laurin, chez Duceppe, croit lui aussi que cette longue pause peut avoir un effet positif sur l’avenir des arts d’ici : « Nous aurons des spectacles plus forts et c’est comme ça que le talent d’ici pourra compétitionner avec des géants comme Netflix. Parce qu’en 2020, c’est ça la compétition, pour nous, rappelle David Laurin. Ce n’est pas le théâtre d’à côté, c’est le fait que notre spectateur peut rester confortablement installé chez lui et profiter d’une source inépuisable de contenu. Pour le faire sortir de chez lui, il nous faut une offre plus grande que nature. Pour y arriver, il y a une volonté partagée entre les institutions de faire renaître le théâtre au sens large, et non pas uniquement nos théâtres respectifs. »

Un nouveau rapport avec les arts de la scène

Que retiendrons-nous de 2020, la prochaine fois que nous entendrons la cloche faire taire le brouhaha d’un hall bruyant et bondé pour annoncer le début du premier acte ? « Ça se retrouvera dans l’album de nos mauvais souvenirs comme un temps où l’on aura tous été forcés d’être en jachère, croit Emmanuel Schwartz, qui est aussi en écriture depuis un an. La pandémie et la nécessité de retrouver le public s’ingèrent dans mon projet. Je ne pensais jamais ouvrir un texte en m’adressant au public en disant “Je ne savais pas si on allait se revoir”. »

Est-ce que le fait de souligner le privilège de partager un moment ensemble autour d’une œuvre d’art deviendra prologue à nombre de productions ? « Certainement que cette notion s’ajoutera à celle du plaisir d’assister à un événement culturel », croit pour sa part David Laurin. Les arts ne sont plus à tenir pour acquis. Le divertissement, qui nous a toujours semblé être à la porte d’à côté, est vu dans toute sa vulnérabilité depuis le début de la pandémie. L’art vivant est profondément humain et fragile et notre appréciation future en sera certainement décuplée.

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