Le Black Theater Workshop à la codirection artistique du CNA

Les comédiens Jenny Brizard et Omari Newton dans «Angélique», montée par le Black Theater Workshop
Photo: ​Andrew Alexander Les comédiens Jenny Brizard et Omari Newton dans «Angélique», montée par le Black Theater Workshop

Le Black Theater Workshop (BTW), qui à son 50e anniversaire est la plus ancienne compagnie de théâtre noir au Canada, assurera la codirection artistique, à 50 % exactement du budget, du théâtre anglais du Centre national des arts (CNA) d’Ottawa pour la saison 2020-2021. Une manière de faire qui ressemble aux commissariats qui se pratiquent depuis des décennies en arts visuels, et un peu en danse contemporaine, mais qui demeure encore rare au théâtre.

Cette annonce, faite hier, est le premier pas du CNA vers une nouvelle façon d’envisager la direction artistique comme un leadership partagé. Le département de théâtre anglais va en effet désormais s’associer chaque année à une compagnie en résidence, qui prendra la responsabilité d’une partie de sa programmation en bénéficiant de 50 % du budget. « Au moment où on se parle, à cause de la pandémie, on ne sait pas encore quel sera ce budget cette année. Mais quel que soit le chiffre, BTW en aura exactement la moitié », a précisé Jillian Keiley, directrice artistique du Théâtre anglais du CNA.

Quincy Armorer, directeur artistique de BTW, est absolument ravi par ce qui s’ouvre ainsi à lui. « C’est tellement excitant de pouvoir rêver en grand. Surtout en tant que directeur d’une compagnie qui est au service d’une communauté précise, et que je viens représenter ici : la communauté noire, les artistes noirs, les histoires noires. L’occasion de les mettre en lumière est formidable. » Est-ce aussi une responsabilité ? « Absolument. Mais je ne le sens pas comme une pression. C’est un honneur : je prends cette tâche très au sérieux, et j’apprécie d’avoir à la mener. »

Liberté créative

M. Armorer aura carte blanche. « Mais je veux préciser que c’est le mandat et la philosophie de BTW qui sont invitées au CNA. La compagnie a déjà une programmation prévue à Montréal. » Son intention artistique première pour le CNA, alors qu’il entame une période de recherches de quelques mois pour monter son pan de la programmation ? « Supporter les artistes noirs. Et ce qui me semble important, c’est de pouvoir le faire à l’échelle nationale. Parce que BTW est sise à Montréal, c’est rare que je puisse travailler avec des artistes de Vancouver ou d’Halifax ; on est limité par le budget et la géographie. Là, ça fait partie du mandat, parce que le CNA est une scène nationale, d’aller chercher des artistes de partout. »

Pour Mme Keiley, cette manière de partager la vision artistique est une façon « de reconnaître que Quincy a une autorité, des connaissances et des savoirs culturels, et une connexion avec certaines valeurs que je ne pourrai jamais avoir. En partageant la direction artistique avec lui, je gagne tout ce qu’il peut apporter. J’emprunte ses yeux, en quelque sorte. Bien sûr, il a un pouvoir qui vient avec la possibilité de programmer ce qui sera vu sur la scène nationale — et j’aime avoir cette autorité ! — mais j’aime encore mieux le privilège de partager et d’apprendre avec quelqu’un qui connaît les voix noires infiniment mieux que moi. »

L’annonce de la programmation pensée par M. Armorer devrait se faire au printemps prochain. « On va lui parler de ce que le CNA a l’habitude de présenter, mais le reste ensuite lui appartient », spécifie Mme Keiley.

« Je ne sais pas encore comment je vais penser cette saison, indique M. Armorer. « J’ai vu, lu, assisté à beaucoup, beaucoup de pièces que je ne pouvais pas considérer pour BTW et auxquelles je peux maintenant penser. Je peux aussi penser une distribution plus large que quatre ou cinq artistes. Là, j’ai de la liberté ; je peux imaginer des œuvres de plus d’envergure ; ou juste présenter un plus grand nombre d’œuvres. Je ne sais pas encore. »

Anticiper les problèmes de racisme, systémique ou pas…

Le Centre national des arts (CNA) n’instaure pas seulement une direction artistique pour son théâtre anglais qui sera partagée avec des voix minoritaires : il instaure aussi des conditions de dialogue avec ces voix. « Le rôle du Black Theater Workshop (BTW) n’est pas de résoudre les éventuels problèmes de racisme systémique du Théâtre anglais. Cette tâche revient au théâtre lui-même », a précisé la directrice artistique du Théâtre anglais, Jillian Keiley. « Afin de ne pas imposer ce fardeau au BTW, nous avons engagé [la poète, productrice et directrice artistique d’expérience, NDLR] ahdri zhina mandiela, dont le rôle d’interlocutrice se définit comme suit : elle sera une ressource à laquelle le BTW pourra rapporter tout problème rencontré dans son travail avec le CNA dans son ensemble. La résolution de ces problèmes se fera entre le Théâtre anglais et ahdri. En tant qu’interlocutrice, ahdri aura aussi accès à de tierces parties qui pourront fournir une expertise au besoin. » Une manière d’appréhender les anicroches qui pourraient détourner BTW de la programmation. « Nous avons bien conscience d’être une équipe de Blancs en grande majorité », indique Mme Keiley. « Il va nous falloir trouver des solutions. Ce poste d’interlocutrice en est une à court terme. »

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