«Fairfly» ou les hauts et les bas d'une startup

Le metteur en scène Ricard Soler Mallol et le comédien Simon Lacroix expliquent qu’outre l’exploration des questions entourant ce rêve d’entrepreneuriat, «Fairfly» aborde aussi comment tout le discours de l’entreprise est désormais entré dans notre quotidien.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le metteur en scène Ricard Soler Mallol et le comédien Simon Lacroix expliquent qu’outre l’exploration des questions entourant ce rêve d’entrepreneuriat, «Fairfly» aborde aussi comment tout le discours de l’entreprise est désormais entré dans notre quotidien.

À défaut de pouvoir jouer en salle, du moins pour l’instant, c’est en captation diffusée en ligne que le Théâtre de La Manufacture offre sa comédie satirique sur les tribulations d’une start-up. Écrite par le Catalan Joan Yago García, Fairfly est interprétée notamment par les trois membres de l’irrésistible troupe Projet Bocal.

Lui-même Barcelonais d’origine, le metteur en scène Ricard Soler Mallol (Intersections à La Chapelle) connaît bien le dramaturge né en 1987. Et en voyant son œuvre créée dans la capitale de la Catalogne en 2017, « un énorme succès » lauréat de plusieurs prix, il a tout de suite songé que ce serait une bonne pièce pour Montréal. « Il y a plein de jeunes entrepreneurs qui arrivent dans ces deux villes, donc le contexte est très similaire. J’ai vu aussi que la pièce fittait vraiment avec l’énergie et la ligne artistique de La Licorne. »

Fairfly a été testée en lecture publique lors de La dizaine de La Manufacture en 2019. C’est le directeur artistique Philippe Lambert qui a proposé au metteur en scène de diriger les comédiens du Projet Bocal, alors en train de jouer une autre pièce pas de leur cru : Perplex(e), de Marius von Mayenburg. Fairfly n’est pas aussi « étrange, absurde » que les créations que ses comparses Sonia Cordeau, Raphaëlle Lalande et lui écrivent, reconnaît le comédien Simon Lacroix. « Mais on est tombés en amour tous les trois avec le texte. Il y a un ping-pong de dialogues qui nous permet d’avoir le rythme comique qu’on travaille dans nos shows. C’est une matière vraiment intéressante pour nous. »

Ce qui est très intéressant, c’est que ça commence avec l’idéalisme et l’excitation : tout est possible, et on va changer le monde. Et plus ça avance, plus on se fait pogner dans l’engrenage capitaliste, et ça effrite quasiment notre humanité.

Cette complicité évidente du trio — qui en plus rejoue ici en compagnie de Mikhaïl Ahooja, leur partenaire de Perplex(e) — est un atout important pour Fairfly, qui dépeint un groupe d’amis se lançant dans un projet commun, selon Ricard Soler Mallol. « Je pense que c’était vraiment un bon choix parce que la pièce a aussi été créée par une gang d’artistes qui travaillent souvent ensemble. Elle demande une [distribution] qui se connaît, qui comprend ses codes d’interprétation, afin de pouvoir se laisser aller dans un rythme qui est quand même fébrile, très accéléré. »

Le texte suit quatre trentenaires qui, mécontents d’une restructuration menaçant leur emploi dans une entreprise de nourriture pour bébés, décident de créer leur propre start-up. Transposé dans la réalité montréalaise par Maryse Warda, le récit décrit les hauts et les bas de cette compagnie qui fabrique un produit inusité (dont les artistes préfèrent réserver la surprise), ainsi que les conflits surgissant entre des personnages « complètement différents ».

Outre l’exploration des questions entourant ce rêve d’entrepreneuriat, Fairfly aborde aussi comment tout le discours de l’entreprise est désormais entré dans notre quotidien, ajoute le metteur en scène. « Ce n’est plus vu comme dans les années 1990, où les entreprises étaient méchantes. Elles font partie de notre vie. Et cette acceptation veut aussi dire qu’on a accepté l’individualisme et le système néolibéral. Donc, la pièce met en question toute cette relation qu’on a depuis les années 2000 avec l’entreprise, avec notre travail, finalement. » Pour illustrer cette intrusion du monde du travail dans la vie quotidienne, le spectacle a d’ailleurs situé les personnages dans un appartement.

« Ce qui est très intéressant, ajoute Simon Lacroix, c’est que ça commence avec l’idéalisme et l’excitation : tout est possible, et on va changer le monde. Et plus ça avance, plus on se fait pogner dans l’engrenage capitaliste, et ça effrite quasiment notre humanité. » Tout en détruisant les relations du quatuor. « C’est presque davantage ça, le sujet principal de la pièce : l’amitié. De voir comment elle survit au néolibéralisme. »

Fairfly met en cause la spirale de la croissance à tout prix, précise le comédien. « On dirait que c’est ce rouleau-là qui nous écrase. La compétition, et il faut produire plus, plus pour grandir. »

Un système de croissance économique sans arrêt qui est également incompatible avec les idéaux écologiques que professent les personnages. « Mais la chose intéressante », c’est que leurs préoccupations environnementales sont sincères, note Ricard Soler Mallol. Seulement, ils n’ont pas d’emprise sur le système dans lequel ils vivent, auquel il n’existe pas de solution de rechange pour l’instant. « Le spectacle parle aussi de ce conflit qui nous habite. Et que moi, je vis chaque jour : chaque fois que j’achète un plastique, ça me déchire. La pièce parle du fait qu’on est pris dans ce système. »

Fairfly raconte donc une désillusion, mesurant l’écart qui sépare le rêve initial d’être chef de sa propre entreprise et la réalité. Avant les répétitions, le metteur en scène est allé visiter le « paradis des start-ups » : San Francisco. « Plein de gens y créent des start-ups pour, cinq ans plus tard, les vendre à Google ou à d’autres. Finalement, le projet d’avoir ta petite compagnie disparaît parce qu’à la fin, tu la vends pareil à la grosse boîte. Il y a comme une illusion, une envie de changer le monde et de faire les choses autrement. Mais le système t’écrase. On n’arrive pas à en sortir. »

Une montée

Pourtant, s’empresse-t-il d’ajouter, ce n’est pas une pièce qui fait la morale aux spectateurs. « Les rapports humains y sont tellement bien écrits, c’est un plaisir à voir. » Et le défi du metteur en scène, c’était justement de trouver la vérité des relations liant chacun des personnages, et de faire l’arrimage entre un jeu « hyper sincère » et la « montée énergétique » du texte, au rythme effréné.

La pièce elliptique de Joan Yago García avance sans répit, ni transition entre les scènes pour marquer le passage du temps. Avec une surprise à la fin, « comme si toute la pièce était un bluff ». Ricard Soler Mallol compare cette forme en spirale qui grandit constamment au système de croissance économique. « C’est un peu le même concept : ça monte, monte, monte, jusqu’à ce que ça éclate. » « Ricard a inséré des espèces de bulles oniriques, qui ajoutent un côté peut-être plus fantaisiste, intervient le comédien. Ça se peut qu’il y ait des petits pas de danse à un moment… »

Il est vrai que la distribution doit donner un surplus d’énergie. À l’origine, la captation théâtrale (« avec quatre caméras, une bonne réalisation, mais reste qu’on veut montrer que c’est du théâtre ») devait se faire avec un public dans la salle. Conscient de sa chance (« il y a tellement de gens dans le domaine des arts qui attendent à la maison »), Simon Lacroix note par contre que les interprètes de Fairfly ont répété d’abord sans savoir s’ils joueraient ou pas devant des spectateurs. Ce qui fait toute une différence avec une comédie. « On serait au moment des répétitions où on a hâte d’avoir du monde. Les rires nous nourriraient et on trouverait [notre vitesse de croisière]. Mais là, il faut trouver comment faire sans ça. »

Fairfly

Texte : Joan Yago García, traduction : Elisabet Ràfols et Maryse Warda, mise en scène : Ricard Soler Mallol, avec Mikhaïl Ahooja, Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande. Captation réalisée par Julien Hurteau, une production de La Manufacture et de Pixcom, à visionner du 10 novembre au 12 décembre.