Faire le point sur le point G avec Lise Dion

L'humoriste Lise Dion
Photo: Gilbert Fortier L'humoriste Lise Dion

« Moi non plus je l’ai pas, ce criss de morceau là », s’exclame Lise Dion, exaspérée, après avoir demandé aux « filles dans la salle » étant parvenues à « trouver leur point G » de se lever, une demande face à laquelle elles seront toutes restées assises. En une seule phrase raillant les injonctions de la presse féminine et d’une société où le plaisir sexuel féminin demeure à la fois objet de fascination et de réprobation, l’humoriste alors âgée de 40 ans s’inscrivait irrémédiablement dans l’imaginaire populaire québécois. C’était il y a 25 ans, lors d’un gala Juste pour rire piloté par Yvon Deschamps.

« Je sentais que les femmes qui ne le trouvaient pas commençaient à se sentir handicapées », se remémore la vétérante comique, qui célébrera le quart de siècle de son numéro le plus marquant en carrière lors d’un entretien mené par Laurent Paquin, présenté à l’occasion de l’actuelle édition du Festival Juste pour rire (dont la programmation se déploiera uniquement en ligne, pour les raisons que vous savez). « Ça me choquait de constater qu’il nous manque toujours quelque chose, les femmes. C’est comme si notre sexualité n’est jamais complète. Quand ce n’est pas le point G qu’il faut découvrir, il faut devenir femme fontaine ou se faire blanchir l’anus. Ça ne finit jamais, jamais, jamais ! »

Révélée en 1991 lors du même festival, dans son uniforme de serveuse d’un restaurant Dunkin’ Donuts (chaîne pour laquelle elle travaillait réellement), Lise Dion peine àtirer profit de ce succès, faute d’une quantité de matériel suffisant qui lui aurait permis d’élaborer un premier spectacle solo. Elle effectue son retour au festival en 1993, mais fait patate.

La construction est parfaite ! Toutes les faces qu’elle fait, toutes les poses qu’elle prend, tous les silences qui sont joués : elle est en plein contrôle. Pour moi, c’était une révélation, une femme ronde qui fait rire fort des milliers de personnes. Ça me disait que moi aussi, un jour, je pourrais être cette femme-là.

« Mon gérant de l’époque m’avait demandé de présenter mon numéro assise, avec une blouse de la même couleur que le fauteuil ! » raconte-t-elle en riant, encore incrédule. « Je me suis tellement cassé la gueule. J’étais le premier numéro du gala, ce qui n’est jamais l’idéal, et Normand Brathwaite, qui animait, avait une jambe cassée. Il n’avait pas l’entrain qu’il a habituellement. Je suis revenue dans les loges et tout le monde me tapait dans le dos, sans dire un mot. »

Les larmes abondantes qu’elle versera en revenant sur scène recevoir ses applaudissements après son numéro sur le point G en 1995, face à un public lui offrant une authentique ovation, marquent ainsi le point (!) culminant d’un long parcours amorcé en 1987 — huit ans plus tôt, donc — sous les projecteurs des Lundis Juste pour rire du Club Soda. Huit ans au cours desquels « j’ai souvent cherché une job dans le journal, avec un fonds de pension et des assurances, mais sans passer à l’acte, parce que j’avais trop peur de manquer quelque chose ».

Quand l’amour est là

Même si elle était alors préadolescente, Christine Morency se souvient précisément de ce numéro. « Lise est en pleine maîtrise de ses moyens ! » observe l’humoriste de 34 ans, qui confie avoir vu chacun des spectacles de son héroïne au moins dix fois. En commençant son monologue par quelques observations plus légères, Lise Dion « met les gens dans sa petite poche, elle confirme qu’elle est drôle », puis récolte les fruits d’un foudroyant effet de surprise quand elle entre enfin dans le vif du sujet. « La construction est parfaite ! Toutes les faces qu’elle fait, toutes les poses qu’elle prend, tous les silences qui sont joués : elle est en plein contrôle. Pour moi, c’était une révélation, une femme ronde qui fait rire fort des milliers de personnes. Ça me disait que moi aussi, un jour, je pourrais être cette femme-là. »

Comment Lise Dion explique-t-elle la vibrante assurance qu’elle affiche ? Il y a l’expérience, bien sûr, qui commençait à s’installer. « Mais c’était pas juste l’expérience : je venais de tomber amoureuse ! Le bonheur me sortait par les pores de peau. Quand l’amour est là, tu défonces des barrières. »

 
Photo: Groupe Juste pour rire En une seule phrase raillant les injonctions de la presse féminine et d’une société où le plaisir sexuel féminin demeure à la fois objet de fascination et de réprobation, l’humoriste alors âgée de 40 ans s’inscrivait irrémédiablement dans l’imaginaire populaire québécois. C’était il y a 25 ans, lors d’un gala Juste pour rire piloté par Yvon Deschamps.

Quelques secondes avant qu’Yvon Deschamps ne prononce son nom, le nouvel amoureux de Lise — toujours aujourd’hui son gérant — lui livre un discours d’encouragement dont elle se souvient encore mot pour mot : « Tu m’as déjà dit que ça prenait des couilles pour faire ce métier-là. Ben t’as douze minutes pour leur montrer que t’en as, des couilles. »

« Écoute, je viens de tomber amoureuse de ce gars-là et il me dit ça. Je suis montée sur scène et il n’y avait rien qui me faisait peur. »

Rire libérateur

Et d’un point de vue sexologique, comment est-ce que ça vieillit, ce numéro ? « Le point G, c’est encore parfois utilisé comme concept dans certains magazines, mais on ne l’utilise plus en sexo », précise l’étudiante en sexologie et communicatrice Myriam Daguzan Bernier, en donnant d’une certaine manière raison à Lise Dion, qui suspectait que son « morceau manquant » n’existait tout simplement pas. C’est évidemment un petit peu plus compliqué que ça : « Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que ce sont les ramifications du clitoris, à l’intérieur du vagin, qui peuvent être stimulées et générer du plaisir. C’est ça qu’on désignait imprécisément en parlant du point G. »

Tout en soulignant que le texte de Lise Dion témoigne d’une vision très hétéronormative de la sexualité, l’autrice de Tout nu ! Le Dictionnaire bienveillant de la sexualité (Cardinal) regrette que ce que mettait en exergue l’humoriste il y a 25 ans incombe toujours aux femmes, dont le plaisir se situerait toujours en deçà de ce qu’il pourrait être. « Même si le vocabulaire a changé, les femmes font toujours face à des injonctions quant à leur sexualité. Il y a toujours une potentielle anormalité, une potentielle incomplétude dans la sexualité des femmes. Si ce n’est pas sur le plan du sexe, c’est sur le plan du corps. »

Qu’une femme ne correspondant pas aux standards traditionnels de beauté parle ainsi très ouvertement de sa sexualité teinte forcément la charge émancipatrice que porte le discours comique de Lise Dion qui, sans être exactement subversive, incarnait une parole que l’on entendait peu dans l’espace médiatico-culturel québécois. Lise Dion se permet même, dans une jubilatoire portion de son numéro, de renverser le regard objectificateur, et de juger le physique des hommes. « Je suis sûr qu’elle a soulagé bien des femmes, pense Myriam Daguzan Bernier. Je suis sûre que bien des femmes se sont dit, en entendant ça : “Moi aussi, j’ai le droit d’avoir une sexualité, j’ai le droit d’être désirable, d’être drôle et de gérer ma sexualité comme je l’entends”, de dire : “Ça, ça ne me convient pas” ou “Lui, il n’était pas bon.” »

« Pour moi, ce numéro, c’est une réponse à tous ces numéros que des “monsieurs” ont pu nous servir pendant des années, dans lesquels la blonde de l’humoriste, c’est toujours une conne, souligne quant à elle Christine Morency. C’est aussi ça qui était satisfaisant. Il y avait quelque chose de libérateur dans le fait de rire des hommes, après tous ces numéros qui rient des femmes. »

Lise Dion présentera en 1997 son premier one-woman-show et n’a cessé depuis de remplir les salles, partout au Québec. Son influence se fait indéniablement sentir sur une Mariana Mazza (le numéro sur le point G « reste, à ce jour, le meilleur numéro d’humour écrit dans l’histoire du Québec », déclarait-elle au micro de Christiane Charette, en août 2018) ou sur les Grandes Crues, qui savent aujourd’hui mieux que quiconque transformer en rires l’infortune sentimentalo-sexuelle au féminin.

« Je suis fière d’avoir osé le faire, sans penser que j’osais tant que ça, conclut Lise Dion. Et puis, si tu veux savoir : non, je l’ai jamais trouvé, mon point G. »

Lise Dion: 25 ans après le point G

Espace Yoop, à l’occasion du festival Juste pour rire, le lundi 5 octobre, 20 h