Le blues d’un bibliothécaire bien dans ses pantoufles

Présenté en simultané en ligne, «Zebrina» résonne fort après le grand confinement.
Photo: Yves Renaud Présenté en simultané en ligne, «Zebrina» résonne fort après le grand confinement.

La pièce commence par un long silence. Comme celui des salles dans les derniers mois.

L’homme qui arrive sur scène prépare ses objets, se racle la gorge. Il a loué un théâtre fermé depuis des lunes pour raconter son incroyable histoire. Juste pour un soir, dit-il. (En réalité, jusqu’au 27 septembre.)

Pour attirer les spectateurs, il a tapissé les environs d’affiches. Ce soir-là, nous serons 160 sur une capacité de 832. « Bon. Il n’y a pas plus de monde que ça ? » Rires entendus.

Ce sera une représentation impressionnante, promet-il. Ou plutôt, une « hré-phré-zan-t-ha-tion-imp-hré-ssionnante ». Car non seulement il a de la verve et une barbe grisonnante, il a aussi un accent, teinté de « hr » sonores. Un défi colossal pour un acteur, relevé ici par Emmanuel Schwartz.

Pendant qu’il met la table, on prend conscience de l’espace. De notre chance d’être sur place également. Pas devant Netflix, pas devant un écran, pas juste chez nous.

L’homme sur scène aussi est de sortie. Pas de femme, pas d’enfant. Il vit seul, isolé. Un bibliothécaire bien dans ses pantoufles.

S’il voyage, c’est grâce à un atlas. Et puis grâce au tampon encreur ancien, « magnifique ! », dont il marque les livres. Et dont les chiffres s’affichent au haut de la scène, selon la date qu’il nous présente. Parfois, ce Hollandais remonte dans le temps, revisite l’Histoire. Sinon, il suit son train-train quotidien, scrupuleux des règlements. Jusqu’au jour où on lui remet un ouvrage. En retard. De cent trente-trois ans.

À partir de là, tout déboulera pour le protagoniste incarné avec intelligence, sensibilité et intensité par le toujours excellent Emmanuel Schwartz. Son zélé personnage fera rigoler par ses descriptions de banales chicanes de travail, captivant l’attention par son périple rempli de rebondissements, apostrophant le public : « Vous me suivez ? »

Et on le suivra tandis que s’ouvrira son regard un peu restreint sur le monde, malgré sa grande culture littéraire. Car pour lui, Londres, c’est la ville de la tour de Londres. Et du mur de Londres. La Chine, c’est « le pays du riz, de la Muraille et… euh… du riz ». Et l’Australie, ben, c’est juste loin.

De pièces en pièces

Traduite par le romancier et poète Serge Lamothe, la pièce au propos métaphorique garde tout au long le suspense, la tension. En filigrane, on y aborde l’audace de quitter une existence rangée. De prendre ses « précieux jours de vacances » pour partir à l’aventure.

Mais aussi, surtout, le texte de Glen Berger (qui, parlant d’aventure, houleuse celle-là, a planché sur la comédie musicale Spider-Man), explore la question des traces que nous laissons. De celles que nous souhaitons graver pour qu’elles nous survivent. De leur signification. Qu’est-ce qu’une vie en révèle sur une autre ? « Qu’est-ce que je fais ici ? Que faisaient-ils tous, dans les tranchées, en 1914 ? »

Le texte, étonnant et imagé, intitulé Underneath the Lintel dans sa version originale, a été présenté à Los Angeles, à Seattle, à Bucarest. Il le sera aussi, en anglais, et dans cette même production, au Centre Segal en décembre et au Centre national des arts en janvier.

Son titre français mentionne « une pièce à conviction ». Mais en fait, des pièces, il y en a plusieurs dans ce monologue monté comme une enquête policière, spirituelle. La première : un guide de voyage trouvé dans le dépôt dans un état déplorable. La cinquième : un billet utilisé en 1912 sur un tramway qui circulait à Bonn, en Allemagne.

Présenté en simultané en ligne, Zebrina résonne fort après le grand confinement. Et pas seulement parce qu’on y parle d’un « chien mis en quarantaine pour prévenir la rage ».

Dans cette saison alternative marquée par beaucoup de monologues, la mise en scène de François Girard, accompagnée par les vidéos évocatrices de Robert Massicotte, nous fait croire au « bourlinguement » de ce bibliothécaire habité par une quête. Lui qui n’a jamais été croyant se met à l’être tandis qu’il nous entraîne sur ses traces, mais aussi sur celles de ceux qui l’ont précédé. De New York jusqu’au Golgotha, dans les pas d’un cordonnier. « Vous me suivez ? »  

Zebrina, une pièce à conviction

Texte : Glen Berger. Traduction et dramaturgie : Serge Lamothe. Mise en scène : François Girard. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde, du Centre Segal et du Centre national des arts. Au TNM du 9 au 27 septembre (diffusion Web en simultané).