«Zebrina, une pièce à conviction»: monodrame pour une quête de sens

Pour défendre le rôle exigeant du biblio-thécaire hollandais, François Girard (à gauche) a choisi nul autre que l’acteur Emmanuel Schwartz, qui se produira sur la scène du TNM.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour défendre le rôle exigeant du biblio-thécaire hollandais, François Girard (à gauche) a choisi nul autre que l’acteur Emmanuel Schwartz, qui se produira sur la scène du TNM.

Avec Zebrina. Une pièce à conviction, François Girard boucle un triptyque de solos amorcé avec Novecento (2001) et Le fusil de chasse (2010). « Il y a déjà deux ans que je cherche un texte pour clore ce cycle qui sera présenté dans sa totalité au Parco Theatre de Tokyo, explique le metteur en scène. J’ai fait d’innombrables lectures afin de trouver le bon. Quand j’ai lu le fascinant monologue de l’Américain Glen Berger, je suis immédiatement tombé amoureux avec lui. Comme l’action se déroule dans un théâtre dont l’auteur précise qu’il est “fermé depuis un certain temps”, je me suis dit qu’après ces mois d’interruption, c’était le moment tout désigné pour monter la pièce. »

Pour traduire et adapter le texte, François Girard a tout naturellement fait appel à l’écrivain Serge Lamothe, son éternel complice. Pour défendre le rôle exigeant d’un bibliothécaire néerlandais qui cherche sans relâche à savoir qui a osé retourner un livre, en l’occurrence un guide de voyage Baedeker, en retard de 133 ans (!), le metteur en scène a choisi nul autre qu’Emmanuel Schwartz. Le comédien se produira sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde où 160 des 832 sièges seulement seront occupés. Notez qu’on a prévu pour chaque représentation une webdiffusion payante. Le spectacle sera plus tard à l’affiche du Centre Segal (en anglais) et au Centre national des arts (en français).

Pièce d’identité

« Cet homme ordinaire va vivre une aventure extraordinaire, révèle Emmanuel Schwartz à propos de son personnage. En plongeant dans le mythe du Juif errant, en se lançant sur les traces de ce cordonnier condamné à l’errance perpétuelle pour avoir refusé un instant de repos au Christ portant la croix, un personnage légendaire dont les origines remontent à l’Europe médiévale, le bibliothécaire va se faire détective et expérimenter une émancipation, d’abord géographique, puis culturelle et spirituelle, un parcours qui constitue certainement une forme d’élévation, un éveil. Devant cette architecture en miroirs, où tout se répond et se déploie, où le quotidien rejoint brillamment le métaphorique, voire le métaphysique, où le factuel nous incite à interroger l’existence de Dieu, je dois avouer que je ressens beaucoup d’admiration. »

Il est habité par une importante mission, précise Girard. Il y a là quelque chose de plus grand que lui, une expérience intellectuelle, émotionnelle, culturelle, philosophique, spirituelle et même cosmique qu’il n’a pas le choix de partager. La quête dans laquelle il est engagé est ni plus ni moins qu’existentielle.

 

Depuis sa création en 2001, le monologue, dont le titre original est Underneath the Lintel, a connu quelque 70 productions en huit langues différentes. « C’est une pièce où il est essentiellement question d’authentification, explique Glen Berger. Grâce à une poignée d’objets, une grande capacité de déduction et une assurance peu commune, le bibliothécaire tente de démontrer l’existence d’un autre homme. Se faisant, sans s’en rendre compte, c’est sa propre existence qu’il espère prouver. Si on considère les milliers d’années, l’immensité de la Terre et de l’Univers, que signifie la vie d’un être humain ? À quoi sert-elle ? Voilà le genre de questions qui ne cesse jamais de me stimuler. »

Faire de cette conférence un véritable moment de théâtre, François Girard avoue qu’il s’agit du principal défi que pose le texte. « Alors que le personnage raconte ce qui s’est produit dans le passé, qu’il en fait le récit, il importe de faire en sorte que l’action se déroule au présent, autrement dit que le bibliothécaire revive sous nos yeux les étapes de son enquête, qu’il redécouvre en même temps que nous ces objets qui sont autant de clés dans l’aventure. Je ne vous cacherai pas que cela a demandé beaucoup d’ajustements en salle de répétition. »

Quête existentielle

Bien qu’il en soit à ses premiers pas sur scène, le personnage incarné par Emmanuel Schwartz fait preuve d’un indéniable sens du récit. « Lorsqu’il s’agit de déployer son histoire tout en différenciant les lieux, les époques et les intervenants, le bibliothécaire démontre une impressionnante habileté, une sorte de virtuosité, explique le comédien. Parfois il est emporté par le souffle de sa propre narration, mais l’homme renfermé, qui vient à peine de se découvrir, n’est jamais loin. » « Il est habité par une importante mission, précise Girard. Il y a là quelque chose de plus grand que lui, une expérience intellectuelle, émotionnelle, culturelle, philosophique, spirituelle et même cosmique qu’il se doit de partager. La quête dans laquelle il est engagé n’est ni plus ni moins qu’existentielle. »

Glen Berger avoue que cette pièce lui a posé des défis particuliers. « On pourrait s’imaginer qu’un monodrame est plus facile à écrire, mais ce n’est pas tout à fait le cas, puisqu’on est privé de ce qui constitue à mon avis le moteur du théâtre : la relation entre les protagonistes. Comment peut-il y avoir relation alors qu’il n’y a qu’un seul acteur sur scène ? J’ai finalement compris que c’est avec le public que le bibliothécaire cherche désespérément à entrer en relation. C’est pour cette raison, je crois, que chaque spectateur, chaque spectatrice finit par avoir sa propre impression, sa propre compréhension du personnage. »

Pour le dramaturge, qui travaille en ce moment à une trilogie à propos de l’Amérique, de la musique folk et des tensions raciales, le monologue que le public québécois s’apprête à découvrir est tout aussi pertinent qu’à sa création il y a presque 20 ans. « La pièce a vu le jour à New York quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001. D’une certaine façon, aujourd’hui encore, elle cherche à démontrer que de tels événements tragiques continuent de se produire, bien entendu à des échelles différentes, mais tout de même chaque année, chaque mois. En somme, la question qui nous est adressée par le monologue est la suivante : qu’est-ce qui nous incite à avancer, à profiter pleinement de nos vies, à danser ? »

Zebrina Une pièce à conviction

Texte : Glen Berger. Traduction et dramaturgie : Serge Lamothe. Mise en scène : François Girard. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde, du Centre Segal et du Centre national des arts. Au TNM du 9 au 27 septembre (diffusion Web en simultané), au Centre Segal en décembre et au CNA en janvier.