L’automne sur mesure du Théâtre Denise-Pelletier

La pièce «Amours propres», mettant en vedette Mattis Savard-Verhoeven et Rose-Anne Déry, n’a pas dû subir d’ajustements majeurs en raison de la pandémie, tournant autour de la question des «passions à distance».
Photo: Jean-François Brière La pièce «Amours propres», mettant en vedette Mattis Savard-Verhoeven et Rose-Anne Déry, n’a pas dû subir d’ajustements majeurs en raison de la pandémie, tournant autour de la question des «passions à distance».

« Le théâtre est un écho de ce que l’on vit, confie Claude Poissant. Alors, on regarde à l’intérieur et à l’extérieur de nous et on se dit “Bon. Qu’est-ce qui serait pertinent ?” »

Comme nombre de ses confrères, le directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier a eu des choix déchirants à faire en remodelant sa saison. Et beaucoup d’éléments inconnus avec lesquels composer.

Budgétaires, notamment, mais aussi pratiques. Pratiques comme dans « pratiquer ». Comme dans, concrètement, « comment on fait ça, une répétition à distance ? »

Pour l’instant, il y a eu des lectures avec les acteurs, mais pas encore de mouvements dans l’espace. Du mouvement dans la programmation, par contre, il y en a eu tout plein. Le plan automnal initial était « covido non possible », comme le souligne le directeur artistique.

Ce qui était possible par contre, c’était de s’adapter. À l’espace, aux règlements. La rentrée se fera donc avec la création de That Moment : Le pays des cons, par le Théâtre de l’Opsis.

Un monologue de la dramaturge moldave Nicoleta Esinencu, transformé en pièce pour cinq voix par Luce Pelletier, qui signe la mise en scène. « C’est un parcours identitaire, un texte qui, comment dirais-je ?, revendique en racontant des choses très précises, remarque Claude Poissant. Qui nous montre ce que c’est de vivre dans un lieu qui, après l’emprise soviétique et les conflits, essaie de se tailler une place. »

Il y aura d’ailleurs 30 places dans la salle Fred-Barry, où la pièce sera donnée. Un moment privilégié, qui pourrait éventuellement s’étirer dans le temps (lire : en supplémentaires). « Si jamais il y a de la demande, nous continuerons. »

La salle Denise-Pelletier, elle, pourra accueillir un maximum de 175 spectateurs répartis dans ses 800 sièges habituels. C’est là que s’installeront Catherine Allard et Simon Landry-Désy pour la reprise de Je cherche une maison qui vous ressemble.

Car la pièce de Marie-Christine Lê-Huu, créée en 2018 dans une mise en scène de Benoît Vermeulen, n’a eu à subir que de légers ajustements dans les rapprochements. « Mais ça n’a pas causé de problème », assure Claude Poissant.

Pas de problème non plus avec Amours propres, projet au titre tout indiqué pour ces temps de Purell. Une création que le directeur artistique signe en compagnie du metteur en scène Louis-Karl Tremblay et qui tourne autour de la question des « passions à distance ».

Avec ce collage de textes, le directeur artistique souhaite amener de nouvelles réflexions sur les relations humaines. À la lumière de la troisième vague de dénonciations, notamment. « Entendre Valmont faire une scène des Liaisons dangereuses revues et corrigées en 2020, après tous les cas de harcèlement, qu’est-ce que ça donne ? »

Des extraits de Catherine Chabot, de Laclos et de Shakespeare, notamment, nourriront ce grand questionnement : « Comment monter des histoires amoureuses maintenant que nous ne sommes plus censés nous toucher ? »

Reste que le défi ne semble pas trop inquiéter le directeur artistique. Au contraire.

On se souviendra à ce propos qu’il avait mis en scène, en 2013, le remarquable Cinq visages pour Camille Brunelle, de Guillaume Corbeil. Dans ce monde de liens sur Facebook, les rapprochements sur scène étaient déjà limités. La production n’en était pas moins exceptionnelle. Ce n’est pas juste la pandémie ; est-ce l’époque ?

Le parfum

Destiné à tous, le Théâtre Denise-Pelletier fait beaucoup de place au public scolaire. Qui risque d’être très peu au rendez-vous dans les mois à venir. « On va le préparer pour qu’il puisse revenir, rassuré, le plus tôt possible », promet son directeur.

En attendant l’afflux d’étudiants, celui qui a fait partie du groupe ayant prié la ministre Nathalie Roy d’octroyer une aide supplémentaire pour les arts vivants, en mai dernier, ne planifie pas se lancer dans les grands projets numériques. Les budgets manquent, et pas question d’enregistrer sur un téléphone portable.

Les spectateurs présents le seront par plaisir. Ils ne pourront pas chuchoter quelque chose à leur voisin; ils ne pourront pas sentir son parfum; ils vont le vivre autrement. En entrant dans leur bulle — et dans notre bulle.

 

Histoire de bien faire les choses, le cinéaste Éliot Laprise réalisera toutefois sous peu une captation numérique — « de qualité ! », insiste le directeur — de la pièce Hurlevents de Fanny Britt, qui a dû être stoppée lorsque la pandémie a frappé. La diffusion se fera l’an prochain.

Pour le moment, ce sont trois spectacles qui seront proposés en vrai. « Les spectateurs présents le seront par plaisir, rappelle Claude Poissant. Ils ne pourront pas chuchoter quelque chose à leur voisin ; ils ne pourront pas sentir son parfum ; ils vont le vivre autrement. En entrant dans leur bulle — et dans notre bulle. »

Et pour l’ambiance ? « L’humain s’adapte. Dans les ciné-parcs, les gens klaxonnent quand les 2Frères chantent. Nous aurons des applaudissements bien nourris — tous les cinq sièges. »

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