Licorne d’automne

La programmation était prête. Puis, les événements ont fait en sorte que Philippe Lambert a dû recommencer à zéro.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La programmation était prête. Puis, les événements ont fait en sorte que Philippe Lambert a dû recommencer à zéro.

La programmation de la saison 2020-2021 était la première que le directeur artistique (DA) et général de La Licorne et de La Manufacture, Philippe Lambert, endossait officiellement. « Un moment important, précieux, une sorte de signature », dit celui qui a succédé à Denis Bernard.

Tout était prêt. Puis, les événements que l’on sait ont fait en sorte qu’il a dû « chiffonner la feuille et recommencer à zéro ». Avec tout ce que cela implique en matière de gestion des horaires, d’appels aux agents, de déplacements. « Quoi qu’il arrive, ce sera un automne mémorable ! » s’esclaffe-t-il.

Dans tout cela, Philippe Lambert dit avoir eu de la chance. Celle d’avoir pu puiser dans la banque de spectacles programmés et de les déplacer de la petite salle, qui ne sera pas utilisée (« ce serait absurde de jouer devant 20 personnes ») à la grande. Là, 50 spectateurs pourront remplir les quelque 200 sièges habituels. « Entendons-nous, question rentabilité, ce n’est pas soutenable. Ni à long terme ni à moyen terme. Mais on va de l’avant. Il faut faire travailler les artistes. »

Pour ce faire, le DA a choisi d’ouvrir avec « un spectacle hors-norme pour une saison hors-norme » : Je suis mixte, de Mathieu Quesnel. « Comme c’était une reprise, Mathieu avait besoin de moins de temps pour se préparer. Et puisque c’est une production avec une belle folie, sans quatrième mur, il a dit : “Je vais pouvoir jouer avec les codes, les masques”. »

Pratique pour la distanciation aussi : le tout est porté par trois comédiens seulement et ne nécessite pas trop de rapprochements. Même chose pour De ta force de vivre, un solo de Marie-Ève Perron qui aborde le thème du deuil. Aller de l’avant ou non avec un tel sujet à une telle époque ? « On a vite décidé que oui. Parce qu’elle le traite d’une manière sensible, personnelle, pertinente et ludique. »

Finalement, La Manufacture produira pour la première fois ses fidèles collaborateurs du Projet Bocal et offrira du même souffle une première incursion dans la dramaturgie catalane avec Fairfly. Mise en scène par Ricard Soler Mallol, la pièce de Joan Yago García est portée par une écriture « en ellipse » que le DA compare à celle de l’incroyable Des arbres, présentée en 2016. Ici aussi, le sujet résonne puisqu’il y est question de l’univers des start-up. « En ce moment, les gens s’interrogent sur comment, entre guillemets, se réinventer. Est-ce que partir sa propre entreprise est une manière de le faire ? »

Déjà, la possibilité de dates supplémentaires pour ces trois productions a été soulevée. « Tous les comédiens sont enthousiastes, oui, oui, on veut faire le plus de représentations possible ! » Et puis, le public veut suivre aussi. Aux irréductibles qui ne pourront pas se déplacer, notamment pour des questions de santé, une captation vidéo de Fairfly réalisée par Julien Hurteau et produite par Pixcom sera proposée au coût de 20 $ pour un temps limité — et elle sera de qualité, promet Philippe Lambert. Comme il le dit : « Ce ne sera pas “on invite les cousins à venir faire un Facebook Live avec leurs caméras”. »

Pas juste du théâtre

Bien que la saison, placée sous le nom de Rien n’est stagé s’annonce réjouissante, des inquiétudes demeurent. Notamment parce que, en raison de tous les déplacements, « les saisons subséquentes sont presque programmées d’avance », note Philippe Lambert. « Comment faire la place pour les nouveaux textes dans un tel contexte ? se demande-t-il. Pour les jeunes créateurs, et ceux qui sortent des écoles, c’est un moment difficile. »

Et puis, présenter des spectacles devant un nombre de spectateurs si réduit a un prix. « Pour les institutions, il y a un coût important à couvrir. J’ai espoir que le ministère de la Culture et des Communications et les Conseils des arts y seront sensibles et trouvent une manière de nous aider. »

La présidente du Conseil québécois du théâtre, Anne Trudel, assure que son équipe continue à travailler en ce sens. Tant au provincial en continuant le dialogue avec la ministre Nathalie Roy et son chef de cabinet, Sandy Boutin, qu’au fédéral, auprès du Cabinet de Steven Guilbeault.

Faut-il le rappeler ? Le printemps a été houleux pour les arts vivants. « Et nous ne sommes pas au bout de nos défis, ajoute-t-elle. La survie des organismes et des individus n’est pas gagnée. Notre secteur est encore très fragilisé. Mais nous sommes remplis de joie qu’il redémarre. Le théâtre, c’est notre raison de vivre. Notre passion. On se doit de poursuivre la rencontre avec le public, même dans des temps difficiles. »

Car, ajoute Anne Trudel, le théâtre est une nécessité. « Pour nous nourrir, pour nourrir la société. Nous sommes convaincus que les propositions de cet automne seront extraordinaires, remplies d’audace. »

Je suis certain qu’il y aura une ambiance électrique qui compensera le nombre réduit de spectateurs. On aura l’impression d’assister à quelque chose de spécial. D’être un peu rebelles.

 

L’une de ces propositions connexes, que Philippe Lambert a amorcée avant la pandémie, mais à laquelle il a donné corps pendant, s’appelle C’est juste du théâtre. Clin d’œil, évidemment, à C’est juste de la télé, ce balado animé par Pascale Renaud-Hébert, Simon Rousseau et Sébastien Rajotte, souhaite parler d’arts vivants « avec la même passion que les auditeurs de tribunes téléphoniques parlent de sports ».

Le premier épisode, disponible sur le site de La Licorne, a déjà été écouté par quelque 400 auditeurs. Attention ! Il ne s’agit pas d’une production audio visant platement à promouvoir les spectacles de l’institution de l’avenue Papineau. Rempli de segments amusants, d’entretiens, d’hommages, l’ensemble souhaite plutôt divertir, débattre, discuter de théâtre. Et ce, « avec fougue », précise l’idéateur et directeur artistique qui s’attend par ailleurs à retrouver une énergie similaire dans l’antre de son établissement. « Je suis certain qu’il y aura une ambiance électrique qui compensera le nombre réduit de spectateurs. On aura l’impression d’assister à quelque chose de spécial. D’être un peu rebelles. »

À voir en vidéo