Le vaste programme de Mani Soleymanlou

Le confinement a bousculé Mani Souleymanlou, qui fait du théâtre depuis ses 15 ans. «Pour moi, le théâtre est l’un des derniers lieux où on est ensemble, côte à côte, pour réfléchir, débattre. C’est une façon de comprendre notre monde. De se faire dire que cet espace-là n’est pas essentiel a été un gros choc pour moi.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le confinement a bousculé Mani Souleymanlou, qui fait du théâtre depuis ses 15 ans. «Pour moi, le théâtre est l’un des derniers lieux où on est ensemble, côte à côte, pour réfléchir, débattre. C’est une façon de comprendre notre monde. De se faire dire que cet espace-là n’est pas essentiel a été un gros choc pour moi.»

Voilà une importante nomination, annoncée dans un contexte encore bien incertain pour les arts de la scène. Le Théâtre français du Centre national des arts du Canada (CNA) dévoilait aujourd’hui l’identité de son prochain directeur artistique : Mani Soleymanlou. Le doué homme de théâtre entrera en fonction à Ottawa en septembre 2021, en relève de la metteuse en scène Brigitte Haentjens, qui a occupé le poste pendant neuf ans.

Son ascension fut rapide, reconnaît le comédien diplômé de l’École nationale de théâtre en 2008. Mais cet artiste polyvalent et hyperactif, créateur de plusieurs spectacles depuis son remarqué Un, a l’impression que ce poste est « un peu l’extension » du travail amorcé depuis 10 ans avec sa compagnie Orange noyée. Il y voit l’occasion de poursuivre sa vision, mais avec une portée plus large.

« Je pense avoir fait un théâtre ouvert à l’autre, qui met en scène des enjeux sociaux et essaie de les déconstruire. Un théâtre où il y a un travail de démocratisation de l’art et un rapport frontal avec les spectateurs, impliqués dans l’écriture même de l’œuvre. » Il souhaite une direction artistique allant dans le même sens : « Un théâtre inclusif, ouvert sur le monde, qui ressemble à la société dans laquelle on vit. Et au CNA, il y a plusieurs paliers : local, national et international. J’ai eu la chance de travailler un peu en Europe avec mes spectacles, où j’ai créé des liens. »

Le futur directeur de cette institution nationale parle aussi beaucoup de l’importance de travailler en collectivité — un terme qui revient tel un leitmotiv en entrevue —, d’accroître la présence du CNA à travers le pays et de nouer un dialogue avec les autres théâtres afin de créer un sentiment de communauté théâtrale nationale. « Vaste tâche. »

Surtout dans un pays coupé en deux. Soleymanlou, qui a traversé le Canada notamment avec le Wild West Show de Gabriel Dumont, mis en scène pour le CNA, note que « les francophones de l’Ouest ont peut-être les mêmes besoins que nous. Et le théâtre, c’est notre langage ; les frontières disparaissent lorsqu’on est sur scène ou dans une salle de répétition. C’est ce que je recherche au théâtre : qu’on soit un. J’ai envie de voir si c’est possible de faire un théâtre national francophone. Le CNA va déjà à la rencontre de l’autre. Mais je veux pousser encore plus et capitaliser sur le besoin de se rassembler provoqué par la COVID. »

Pendant la pandémie, l’artiste a aussi senti un « manque flagrant de leadership » dans la communauté théâtrale. « On s’est retrouvés chacun seul dans son coin », le milieu se regroupant seulement autour de la lettre « formidable » écrite par Olivier Kemeid. Mani Soleymanlou déplore l’absence de filet social, rendue évidente par la crise (« je trouve particulier que les théâtres n’aient pas été capables, pour beaucoup — c’est le système qui est fait ainsi —, de soutenir les artistes »), et estime qu’un revenu minimum nécessiterait un projet pancanadien.

Les francophones de l’Ouest ont peut-être les mêmes besoins que nous. Et le théâtre, c’est notre langage; les frontières disparaissent lorsqu’on est sur scène ou dans une salle de répétition. C’est ce que je recherche au théâtre: qu’on soit un. J’ai envie de voir si c’est possible de faire un théâtre national francophone. Le CNA va déjà à la rencontre de l’autre. Mais je veux pousser encore plus et capitaliser sur le besoin de se rassembler provoqué par la COVID.

 

« Alors, j’ai envie d’aller à la rencontre des théâtres à travers le pays, pour comprendre leur réalité et voir comment on peut travailler ensemble, tout en conservant nos différentes individualités, à obtenir une forme de sécurité pour les artistes. » Bref, assumer ce leadership d’une institution « qui peut être la figure de proue d’un théâtre francophone canadien ».

Reconstruire

Le confinement a bousculé Mani Soleymanlou, qui fait du théâtre depuis ses 15 ans. « Pour moi, le théâtre est l’un des derniers lieux où on est ensemble, côte à côte, pour réfléchir, débattre. C’est une façon de comprendre notre monde. De se faire dire que cet espace-là n’est pas essentiel a été un gros choc pour moi. »

Et la prise de conscience d’un changement nécessaire. Confiant en l’avenir des arts de la scène, le créateur estime toutefois qu’un travail de fond est à accomplir. Soit reconstruire collectivement la suite des choses. « La COVID nous permet de prendre du temps pour voir ce qui devrait être repensé. On a commencé une réflexion sur le mode de fonctionnement, sur comment on paie les artistes. Et même si le contrat au CNA débute dans un an, je veux profiter de cette année pour réfléchir à ce qui vient de se passer. » Et aller à la rencontre du public, cet élément essentiel mais un peu négligé qui, rappelle-t-il, forme « 50 % des arts vivants ». « Il y a un travail à faire afin que la collectivité réapprivoise la salle de théâtre. Et aussi pour garder les spectateurs connectés au lieu, même en l’absence potentielle de spectacles. »

Sans compter un travail d’éducation auprès du gouvernement, du Conseil des arts, du public, quant à ce quesignifie vraiment créer du théâtre. « Comment se fait-il qu’on ne pouvait pas rouvrir les salles de répétition, que pour notre ministère, faire du théâtre, ça veut dire juste être dans une salle avec 500 personnes ? La recherche théâtrale doit être remise à l’avant-plan, on ne doit pas seulement penser à la représentation. »

Il s’agit aussi de savoir comment « redevenir essentiel aux yeux de la société. De faire des théâtres des agoras, littéralement. Comment de ramener les gens au théâtre parce qu’ils en ont besoin, et pas juste pour consommer [des spectacles]. Notre travail pour la prochaine année est de rappeler l’importance des arts vivants, la nécessité de ce dialogue social, politique, artistique ».

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