Le théâtre passe au vert

Quel est le rôle des artistes face à cet enjeu?
Photo: Wikipedia CC / Montage Le Devoir Quel est le rôle des artistes face à cet enjeu?

Il n’y a pas que la pandémie qui pourrait inciter le milieu théâtral — même à son corps défendant — à devoir envisager des changements. A-t-on déjà oublié l’autre désastre annoncé qui pend au nez de l’humanité ? Le Centre national des arts (CNA) vient de tenir un événement virtuel en anglais, qui se penchait sur « comment les artistes et organismes artistiques peuvent repenser leurs pratiques et leur programmation afin de réduire leur impact environnemental, promouvoir le développement durable et la justice sociale ». Vaste programme que ce virage vert.

Diffusé en ligne du 10 au 12 juin, The Green Rooms : The Earth is WatchingLet’s Act constituait le point culminant du Cycle des changements climatiques, troisième initiative de recherche autour d’un grand enjeu social conçue par Sarah Garton Stanley, la directrice artistique associée du Théâtre anglais du CNA depuis 2014. Une première étape d’échanges s’était tenue au Centre Banff il y a un an, abordant notamment des questions concrètes tels l’éclairage, les déchets générés par les théâtres, les matériaux à utiliser dans les productions.

The Green Rooms a réuni virtuellement une centaine de participants, issus de six villes canadiennes (dont Montréal), plus Londres et New York. « L’événement a été très riche, très émouvant aussi, parfois, résumait quelques jours plus tard sa cocommissaire, la dramaturge et traductrice Chantal Bilodeau. Certaines conversations étaient très difficiles. Il se passe tellement de choses en ce moment que tout le monde est touché, dans sa vie personnelle ou professionnelle. »

Il faut dire que l’actualité présente, avec les changements engendrés par la COVID-19 et les manifestations contre le racisme, a élargi un peu l’objectif initial du rassemblement. De toute façon, ces dimensions d’équité sociale et d’écologie sont intégrées et ne peuvent être séparées, relève Sarah Garton Stanley. « La question du racisme environnemental était vraiment centrale dans les discussions, notamment au niveau des Autochtones. » Comme le virus, la dégradation de l’environnement affecte davantage les populations vulnérables, rappelle sa collègue. « Les raffineries de pétrole, le fracking, tout ce qui est très polluant est toujours dans des territoires où les gens sont très pauvres ou déjà marginalisés. »

Un enjeu ignoré

Entre autres conférenciers abordant divers sujets, les internautes ont ainsi pu entendre le bien nommé Tom Green, un économiste écologiste venu présenter des théories visant à « restructurer l’économie en prenant en compte le respect des ressources planétaires et le bien-être des êtres humains ».

Une table ronde a aussi réuni des créateurs ayant intégré la crise climatique dans leur démarche artistique. Quel est le rôle des artistes face à cet enjeu ? Elle-même dramaturge, Chantal Bilodeau pointe d’abord les auteurs. « Les œuvres existent dans un contexte social, elles n’existent pas dans le vide. Et historiquement, les contextes sociaux y ont toujours été abordés. Alors pourquoi ce serait différent avec les changements climatiques ? »

Pourtant, cet enjeu actuel majeur persiste à « être ignoré » dans les œuvres théâtrales, faute d’être suffisamment immédiat. « C’est un peu un manque d’imagination, je pense. Pendant longtemps, on entendait : c’est trop gros, on ne sait pas comment en parler. » Mais le drame vécu par une personne qui perd sa maison à cause d’une inondation, c’est une histoire aussi concrète que n’importe quel récit, ajoute-t-elle.

Les oeuvres existent dans un contexte social, elles n’existent pas dans le vide. Et historiquement, les contextes sociaux y ont toujours été abordés. Alors pourquoi ce serait différent avec les changements climatiques ?

 

Une occasion

Même avant la crise sanitaire, il était prévu que l’expérience de The Green Rooms serait en bonne partie virtuelle. Il s’agissait alors de démontrer « qu’on peut se rassembler, qu’on peut voir, créer des spectacles sans faire beaucoup de voyagements ou produire beaucoup de déchets », explique Sarah Garton Stanley.

L’événement a d’ailleurs comporté un volet de cocréation en direct. « On a vraiment eu de belles présentations dramatiques, musicales. Et on a prouvé qu’on peut travailler d’une manière assez différente, qu’il y a d’autres façons de présenter et de créer du théâtre dans l’avenir [en laissant] une empreinte écologique moins grande. » En combinant par exemple la rencontre sur place avec une présence virtuelle.

Plusieurs créateurs de théâtre québécois semblent réfractaires à l’idée d’une réinvention numérique forcée par le virus. La metteuse en scène insiste : il ne s’agit pas ici de remplacer le théâtre tel qu’on le connaît, mais d’augmenter, d’élargir les possibilités. À cet égard, la tragique pandémie pourrait représenter une occasion. « C’est un moment pour réimaginer ce qu’on peut faire, comment on raconte les histoires. On vit une période de grand changement social. Alors, pour moi, c’est logique de penser qu’il y aurait aussi quelques changements au théâtre. »

On a vraiment eu de belles présentations dramatiques, musicales. Et on a prouvé qu’on peut travailler d’une manière assez différente, qu’il y a d’autres façons de présenter et de créer du théâtre dans l’avenir [en laissant] une empreinte écologique moins grande.

Avec une économie chamboulée, et donc peut-être moins d’argent pour l’art, Sarah Garton Stanley ne croit pas que le théâtre va revenir exactement dans la même forme. Faudra-t-il, par exemple, recycler des éléments de décors, ou même réutiliser la même scénographie pour plusieurs spectacles sur une scène ?

« Parfois, il est plus facile d’être créatif quand les choses changent, ajoute Chantal Bilodeau. Parce que sinon, on continue d’avancer avec le train. On résiste tous au changement. Maintenant, tout est remis en question. C’est un moment difficile, c’est sûr, parce que les arts vivants vont être les derniers à revenir. Mais en même temps, cela ouvre beaucoup de portes. »