Julie Beaudoin, directrice de théâtre jeunes publics

Julie Beaudoin n’a pas mis de temps à avoir la piqûre du spectacle pour enfants lorsqu’elle a intégré l’entreprise d’économie sociale L’école et les arts.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Julie Beaudoin n’a pas mis de temps à avoir la piqûre du spectacle pour enfants lorsqu’elle a intégré l’entreprise d’économie sociale L’école et les arts.

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 travailleurs au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Or, derrière chaque oeuvre s’active une armée de travailleurs de l’ombre dont le métier est aujourd’hui menacé par la crise sanitaire, travailleurs auxquels Le Devoir consacre une série.

Il y a de ces métiers dont on mesure mal l’impact sur notre monde, sinon lorsqu’une pandémie les révèle : lorsque le gouvernement a requis le confinement du Québec à la mi-mars, Julie Beaudoin, directrice générale de L’école et les arts œuvrant dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, a dû prendre la décision d’annuler les dernières séries de spectacles qu’elle avait programmées dans les centres de la petite enfance (CPE) et à la Maison de la culture Mercier, spectacles destinés aux jeunes publics. Si les écoles hors Montréal ont finalement pu rouvrir, elles l’ont fait en privant leurs élèves d’un élément essentiel à leur développement : l’éveil à la culture.

Julie Beaudoin n’a pas chômé ces derniers mois, même si sa saison culturelle 2019-2020 s’est terminée en queue de baleine. « On entrait en salle le 16 mars avec la compagnie Foutoukours. Il nous restait trois séries de spectacles destinés au public scolaire — on termine généralement notre saison à la mi-avril pour respecter le calendrier des examens. Il nous restait aussi deux séries qui devaient être présentées dans les CPE. C’est la première fois qu’on vit ça, alors ça a été un choc ; là, il faut travailler sur l’après-confinement. »

La tâche ne s’annonce pas plus facile pour les prochains mois puisque, comme tous les autres types de diffuseurs de spectacles en province, L’école et les arts navigue sans directives claires de la part des autorités. « C’est le flou », résume la directrice générale, qui œuvre pour ce diffuseur spécialisé pour les jeunes publics, constitué en organisme à but non lucratif depuis une vingtaine d’années et qui s’est établi comme un des incontournables du milieu du spectacle pour les jeunes de 2 à 12 ans dans la région montréalaise.

45 000 petites lumières allumées

Fondée au milieu des années 1990, L’école et les arts répondait au besoin de structurer une offre culturelle riche, diversifiée et destinée aux enfants ; la mission première de ce diffuseur, comme celle du comité culturel L’enfant et les arts dans Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension ou encore Art-d’école dans Pointe-aux-Trembles, est « de proposer une programmation culturelle de qualité, professionnelle, dans une salle professionnelle. Le but est de sortir les jeunes de l’école » pour les initier au théâtre, à la danse, à la chanson, aux arts circassiens, etc. « C’est un projet qui répond autant aux besoins des directions d’école qu’au mandat des agents culturels » à la tête des maisons de la culture de la métropole.

Chaque année, L’école et les arts coordonne entre 400 et 500 activités culturelles pour les jeunes du quartier, ce qui correspond à environ 45 000 fréquentations. Chaque année, un enfant peut ainsi assister à trois spectacles différents selon son groupe d’âge — Julie Beaudoin et sa petite équipe programment des spectacles destinés aux enfants fréquentant les CPE, aux 6 à 8 ans et aux 9 à 12 ans. « À la fin de son primaire, un jeune aura assisté à 21 spectacles différents, ce n’est pas rien ! Si on veut que plus tard les jeunes aient envie de culture, il faut commencer par là. »

Julie Beaudoin n’a pas mis de temps à avoir la piqûre du spectacle pour enfants lorsqu’elle a intégré l’entreprise d’économie sociale L’école et les arts : « Dès les premiers mois, j’ai vu le potentiel, j’ai vu surtout la différence que tu peux faire auprès des jeunes qui sortent les yeux brillants de la salle en disant : “Wow, c’est le plus beau spectacle que j’ai vu de ma vie !” C’est beaucoup de travail de gestion et d’administration, mais je suis pratiquement toujours là pour accueillir les enfants à la salle. »

De plus, toute la planification entourant ces spectacles est assurée par L’école et les arts, de l’envoi de matériel scolaire préparatoire aux enseignants jusqu’au nolisement d’une flottille d’autobus permettant aux écoles plus éloignées de la Maison de la culture Mercier (et son auditorium de 400 places) de déplacer leurs élèves jusqu’à la salle. Le tout en respectant les limites budgétaires : en moyenne, le prix d’un billet pour ces spectacles est de 6,50 $, généralement assumé par l’école — depuis deux ans, une mesure gouvernementale offre aux élèves du primaire deux spectacles par année scolaire, mesure qui fut accueillie par le milieu du spectacle jeunes publics « comme une bouffée d’air frais », souligne Julie Beaudoin.

Dès les premiers mois, j’ai vu le potentiel, j’ai vu surtout la différence que tu peux faire auprès des jeunes qui sortent les yeux brillants de la salle en disant: “Wow, c’est le plus beau spectacle que j’ai vu de ma vie!”

Faire rêver

Durant l’année, la directrice générale assiste à de nombreux spectacles montés par des compagnies se spécialisant dans le spectacle pour enfants et elle entretient des relations privilégiées avec les artistes. Elle soumettra ensuite ses coups de cœur au comité de programmation (constitué de directions d’école, d’enseignants et de citoyens impliqués dans leur communauté). « Lorsque je vais voir les spectacles, j’évite les soirs de première et choisis une représentation où les jeunes sont présents. Ça me permet de regarder le spectacle avec eux, d’entendre leurs réactions, leurs rires, leurs petits commentaires, le brouhaha, et je m’imprègne de ça pour faire mes choix. Voir les spectacles que je pense programmer en compagnie des enfants, c’est important. »

La programmation d’une année complète est décidée en janvier, si bien que celle de la saison 2020-2021 est déjà fixée. Reste maintenant à voir de quoi l’automne sera fait. De salles accueillantes ou de mesures de distanciation ?

« Tous les diffuseurs sont dans la même position : il faut que les conditions [pour pouvoir retourner voir un spectacle] soient réunies, croit Julie Beaudoin. Il faut que les salles de spectacles puissent fonctionner dans un ratio public/sièges vides viable. Il faut aussi que les écoles aient la permission de faire sortir leurs élèves. En ce moment, j’assure une vigie au chapitre des communications [du gouvernement] pour essayer de prendre les meilleures décisions. Je dois aussi procéder au dédommagement des compagnies à la suite de l’annulation et discuter avec les directions des écoles, qui travaillent encore même si les établissements sont fermés. C’est beaucoup d’informations à gérer au quotidien. »

Si les conditions finissent par être réunies pour un retour à une certaine normalité, L’école et les arts sera prête. « Tous les artistes auront besoin de se remettre à travailler — pas seulement pour l’argent, mais aussi pour leur propre équilibre, estime Julie Beaudoin. Et les enfants aussi auront besoin d’avoir des activités qui les sortent du cadre scolaire, de voir des spectacles qui les feront rêver et penser à autre chose que ce qu’on vit, parce qu’eux aussi ont souffert de la situation et du confinement. Ils auront besoin de cette lumière. »