Théâtre pour spectateur solo

Mani Souleymanlou et deux membres de La Jeune Troupe Quat’Sous en répétition au parc Baldwin, à Montréal. Ils s’intéressent à cet espace qui rend le théâtre vivant: l’œil du spectateur. La troupe propose ainsi d’amener la performance directement à la rencontre du public.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mani Souleymanlou et deux membres de La Jeune Troupe Quat’Sous en répétition au parc Baldwin, à Montréal. Ils s’intéressent à cet espace qui rend le théâtre vivant: l’œil du spectateur. La troupe propose ainsi d’amener la performance directement à la rencontre du public.

À l’origine, le projet de Mélanie Binette comportait un geste d’intimité devenu impensable dans le contexte actuel : elle y tenait la main des spectateurs afin d’aborder « le tabou du toucher en performance ». Avec Errances, cette performeuse qui dirige un collectif de création in situ, le Milieu de Nulle Part, avait imaginé un déambulatoire pour une personne à la fois, qu’elle accompagnait à la Place des Arts. Là même où son père est mort d’une crise cardiaque en 2002.

Or, cette œuvre interrogeant les répercussions à long terme du deuil acquiert une pertinence particulière dans ces tragiques circonstances. « Rapidement, je me suis dit qu’il était important de la lancer en ce moment. Les gens sont endeuillés et ne peuvent pas voir leurs proches. »

Dans la proposition revisitée, les participants sont invités à effectuer en solo un parcours sonore dans leur propre quartier. « La marche est devenue tellement importante, parce que c’est comme le dernier rempart de liberté qui nous reste », note Mélanie Binette. Au lieu de suivre les pas d’une guide, il revient désormais aux spectateurs de trouver eux-mêmes le rythme de cette performance « basée sur la contemplation », en écoutant la trame sonore et les consignes.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans la proposition revisitée de Mélanie Binette, les participants sont invités à effectuer en solo un parcours sonore dans leur propre quartier. «La marche est devenue tellement importante, parce que c’est comme le dernier rempart de liberté qui nous reste», note-t-elle.

« Le texte parle beaucoup de mon rapport à Montréal. Il passe constamment du personnel au public, de mon deuil à l’histoire de la fondation de la Place des Arts. » Cette institution demeure un élément central de l’œuvre, parce qu’on n’a « justement plus accès à ces hauts lieux de la culture. C’est la grande absente de l’expérience COVID-19 d’Errances : la PdA est partout, mais on ne la voit pas. Comme mon père, ce fantôme omniprésent dans ma vie. De plus, c’est à la PdA qu’on a érigé la première clinique [de dépistage] à ciel ouvert. Pour moi, cette annonce a été foudroyante : une autre couche d’histoire qui s’ajoute au texte. »

Pour la créatrice, cette expérience sans interprète redéfinit le rapport au public. « Qu’est-ce qui reste de la relation performative ? C’est encore une performance, parce que c’est le spectateur qui la fait. Tout repose sur lui. C’est comme le fil le plus mince de lien entre le créateur et son spectateur. »

Les personnes intéressées pourront aussi s’inscrire afin d’obtenir un rendez-vous avec l’artiste, par téléphone ou par courriel, et échanger avec elle sur leur déambulation.

Regarder un spectateur regarder

Le projet de Mani Soleymanlou place aussi le spectateur au centre de la démarche. Le prolifique artiste avait d’abord songé à annuler la présentation de Prologue à l’OFFTA, « parce que ça ne me tentait pas du tout de faire du théâtre sur le Web ou filmé. Sans le rapport intangible entre l’émetteur et le récepteur, ça ne me sert à rien. Mais finalement, on a trouvé une façon de l’adapter, de changer le point de vue ». En braquant la lumière sur ceux qui ont été « un peu mis de côté dans ce débat » touchant l’art vivant en période de confinement : la personne qui reçoit l’œuvre.

« On parle des artistes qui n’ont plus de lieu où créer, mais on parle peu des spectateurs qui n’ont plus de salle où aller. Alors, on va amener le théâtre à la porte des gens. » Des rencontres, respectueuses de la distanciation, se tiendront entre un interprète et un spectateur dans un lieu extérieur. (À Montréal, mais aussi à Rimouski et à Sherbrooke, où deux performeurs sont confinés.)

À l’origine, le créateur de Zéro, de Un, etc., désirait explorer les mythes fondateurs qui unissent tous les êtres humains, en partant du Shâhnâmeh (Le livre des rois), poème épique iranien datant de l’an mille. Prologue se voulait une première étape de création, élaborée avec la Jeune Troupe du Quat’Sous, dont les membres, issus des fameuses Auditions générales, sont sélectionnés par le comité d’artistes associés du théâtre.

À cause de la pandémie, Le livre des rois a été écarté, raconte Soleymanlou. « Ce qui unit, finalement, a été autre chose : la rencontre entre deux êtres humains. Et le projet est devenu : qu’avez-vous envie, membres de la Jeune Troupe, de raconter à un spectateur ? Ils ont tous fini par écrire des textes formidables. »

L’un des huit élus, Marc-André Trépanier, a ainsi composé une lettre s’adressant au Grand Antonio, alias Antonio Barichievich. Un homme fort qui faisait figure de légende au Québec. « C’était ma façon de faire un parallèle avec le travail qu’on avait entamé sur les mythes et de le rapprocher de moi. »

Même dans ces conditions créatives singulières (répétitions à distance dans un parc…), le récent diplômé du collège Lionel-Groulx estime que l’équipe de Prologue a réussi à garder un « esprit de troupe, de travail collectif. Et ce fut très motivant ».

Ces représentations de trois minutes, qui seront filmées puis diffusées durant le festival, capturent l’essence du théâtre, réduit à sa plus simple expression : un conteur, un auditeur. « Et l’objectif de la caméra est dirigé sur le spectateur, non sur l’interprète, précise Mani Soleymanlou. Il s’agit d’écouter le texte et de regarder un spectateur regarder. On essaie de capter cette rencontre en public, qui nous manque à tous présentement. »

Rendre le théâtre essentiel

Quel est, justement, le rôle du théâtre, un art présentement impraticable en salle, dans les drôles de temps qu’on traverse ? Mélanie Binette regrette que, « dans le débat actuel, on s’attarde souvent sur les gadgets technologiques ». Pour la praticienne in situ, la théâtralité est un langage, qui peut s’incarner dans d’autres formes. « Je pense que c’est ce qu’il faut rechercher en ce moment : ce qui reste de cette théâtralité dans des expériences numériques, comment on réussit à recréer malgré tout ce lien précieux entre l’artiste et son spectateur. »

En attendant le retour d’une situation sécuritaire et des salles bondées, Mani Soleymanlou ne se montre guère intéressé, quant à lui, à essayer de réinventer un art qui n’a « pas besoin d’être réinventé, pas plus qu’il ne le fait constamment ». « Je pense que, pour l’instant, le numérique doit offrir au théâtre un genre de répit, de moyen d’expression. Mais il n’y a pas de substitut pour moi, ni besoin de transformer cette forme d’art. »

En fait, le créateur voit dans cette pause forcée « un bon wake up call pour le milieu théâtral ». « On vient de réaliser que, premièrement, on n’est pas essentiels et qu’on n’a pas de filet social. Alors, réfléchissons, non pas pour tenter de remplacer le théâtre, mais pour trouver les bons mots afin de le rendre essentiel quand ça va repartir. La colère et l’impuissance actuelles vont peut-être nous obliger à revenir encore plus forts. Il faut juste être patients. Ce ne sont pas quelques mois qui vont transformer un art millénaire… »

Errances / Prologue

De Mélanie Binette. De et avec Mani Soleymanlou et la Jeune Troupe du Quat’Sous (Anaïs Cadorette Bonin, Alexandra Gagné Lavoie, Chloe Giddings, Célia Laguitton, Jean-Christophe Leblanc, Stephie Mazunya, Peter Meltev, Marc-André Trépanier). Laissez-passer à 0 $, 25 $ ou 50 $ à offta.com/billetterie, dans le cadre de l’OFFTA jusqu’au 32 (!) mai.