«Monologues intérieurs», ou le théâtre à domicile

On ne se le cachera pas: entrer dans le logis des autrices et des auteurs permet également d’assouvir une certaine curiosité. «J’avoue que j’avais très envie de voir les intérieurs», confesse Éric Noël.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir On ne se le cachera pas: entrer dans le logis des autrices et des auteurs permet également d’assouvir une certaine curiosité. «J’avoue que j’avais très envie de voir les intérieurs», confesse Éric Noël.

Depuis le début des mesures de distanciation physique, Éric Noël observe chez ses semblables une sorte d’engourdissement créateur : « Toutes les autrices et tous les auteurs que je connais me disent qu’ils n’arrivent pas à écrire. C’est certain que l’inspiration va revenir, qu’on va finir, malgré la situation, par retrouver la disponibilité physique et mentale, l’état d’esprit nécessaire à l’écriture, mais pour le moment il y a quelque chose de paralysant et d’angoissant dans le fait d’être enfermé chez soi alors que la pandémie gagne du terrain. »

Écrire du théâtre quand tous les théâtres sont fermés, disons que cela ne va pas de soi. L’auteur de Faire des enfants et Ces regards amoureux de garçons altérés avoue qu’il lui arrive même de douter de la pertinence de ce qu’il est en train d’écrire : « En regard de cette situation préoccupante, inquiétante, est-ce que mes projets d’écriture actuels ont encore du sens ? Probablement que oui, mais pour le moment, je n’arrive pas à en être convaincu. Pour écrire, j’ai personnellement besoin d’une forme de tranquillité d’esprit, un espace mental prévu à cet effet. Disons qu’en ce moment, avec les incertitudes sanitaires et financières, ce n’est pas du tout évident. »

Abolir la distance

Afin de tirer les autrices et les auteurs de théâtre de cette torpeur, de les reconnecter avec leur écriture, d’offrir « des moments de théâtre et d’échange, malgré la distance physique », Éric Noël a décidé de lancer, avec ses comparses du conseil d’administration, puis de toute l’équipe du Centre des auteurs dramatiques (CEAD) — centre d’accompagnement, de promotion et de diffusion de la dramaturgie francophone du Québec et du Canada —, une série de lectures en direct sur Facebook, notamment dans un groupe ouvert créé spécialement pour l’événement : « Monologues intérieurs | CEAD ».

« Les quelque 280 membres du CEAD ont été invités à proposer un monologue, explique Noël. Nous voulions des textes achevés, c’est-à-dire publiés, produits ou mis en lecture professionnellement, que leurs autrices et auteurs accepteraient de lire sur Facebook, en direct de leur lieu de confinement. Il ne s’agit pas d’un banc d’essai. Il était hors de question d’ajouter de la pression sur les épaules des membres en leur demandant d’écrire un nouveau texte. Ce que nous souhaitons, c’est faire entendre leurs voix en valorisant le répertoire, le diffuser en le revisitant. »

Des entrées et des pièces de résistance

Quinze membres du CEAD ont répondu à l’appel : Michel Duchesne, Nathalie Boisvert, Mishka Lavigne, Hugo Frejabise, Patrick Quintal, Olivier Sylvestre, Marie-Louise Bibish Mumbu, Annick Lefebvre, David Beaudemont, Patric Saucier, Jasmine Dubé, Johanne Parent, Éric Noël, Pascale Rafie et Jennifer Tremblay. Tandis que certains dramaturges offriront des pièces de résistance pour le jeune et le grand public, des monologues de plus ou moins une heure, d’autres proposeront une entrée, une mise en bouche d’une dizaine de minutes.

Éric Noël avoue que le fait que ce soit présenté en direct joue un rôle crucial dans l’expérience : « Je pense qu’on a besoin de cette communion que seul le direct peut permettre. Faute de spectacles, de théâtre, de concerts et même de cours de yoga, il est essentiel de recréer ça ailleurs, et pour le faire, les réseaux sociaux semblent tout désignés. Personnellement, le fait que quelqu’un m’offre de son temps, de son âme, qu’il me laisse entrer dans son univers, qu’il me raconte une histoire, sans montage, sans artifices, tout particulièrement dans le contexte actuel, ça m’apaise et ça m’émeut. C’est précisément cette forme de réconfort qu’on veut susciter avec cette série de lectures. »

Accueillir l’imprévisible

On ne se le cachera pas : entrer dans le logis des autrices et des auteurs permet également d’assouvir une certaine curiosité. « J’avoue que j’avais très envie de voir les intérieurs, confesse Noël. Dans quels lieux est-ce que les gens vivent et écrivent ? C’est un procédé un peu voyeur, je le reconnais, mais c’est aussi chargé d’intimité, d’authenticité, de vérité. C’est un environnement où tout n’est pas contrôlé, où des “accidents” peuvent se produire. La technologie peut défaillir. Un enfant peut entrer dans le cadrage. Ou encore un chat, un chien. En somme, il y a quelque chose de très artisanal là-dedans, une imprévisibilité qui devrait contribuer au charme de l’ensemble. »

Après chaque lecture, les autrices et les auteurs sont invités à animer un bref échange virtuel avec leur public. Questions, impressions, cœurs, pouces en l’air et autres émoticônes sont les bienvenus. « On trouvait ça étrange de mettre brutalement fin à la diffusion, explique Éric Noël. Peut-être parce qu’on est habitués aux applaudissements au théâtre, et même aux rencontres d’après-spectacle, on a voulu que les dramaturges puissent obtenir une rétroaction de la part de leur audience. On fait ça en toute humilité, sans rémunération, alors il faut bien que l’expérience humaine soit enrichissante. »

Monologues intérieurs

Une série de lectures virtuelles présentée par le Centre des auteurs dramatiques. Sur Facebook Live, dans le groupe « Monologues intérieurs | CEAD », du 28 mars au 3 avril. Notez que les enregistrements devraient être accessibles à tout le moins jusqu’au 3 avril.