«Mademoiselle Julie» en ondes

Une scène de «Mademoiselle Julie» que les amateurs pourront entendre, même si l’accès au théâtre n’est plus possible.
Photo: François Laplante Delagrave Une scène de «Mademoiselle Julie» que les amateurs pourront entendre, même si l’accès au théâtre n’est plus possible.

Au Québec, des années 1930 jusqu’aux années 1960, le radiothéâtre a connu des heures de gloire, un âge d’or qui a contribué à l’affirmation et au rayonnement de notre culture, sans oublier la professionnalisation des interprètes et la naissance de notre dramaturgie. En cette ère de distanciation sociale, où de nombreux spectacles ont été annulés, parfois avant même d’avoir rencontré un premier public, le radiothéâtre semble plus adapté que jamais.

Saisissant l’occasion, Radio-Canada diffusera le jeudi 19 mars à 20 h sur ICI Première, puis sur l’application Ohdio, Mademoiselle Julie, une pièce d’August Strindberg traduite et mise en scène par Serge Denoncourt qui devait prendre l’affiche du Théâtre du Rideau vert cette semaine et qui réunissait Magalie Lépine-Blondeau, David Boutin et Louise Cardinal.

« C’est très étrange d’apprendre que ce sur quoi tu travailles depuis un an ne rencontrera jamais de spectateurs, explique Serge Denoncourt. Comme j’ai passé les derniers jours à le répéter, c’est un véritable coït interrompu. Alors que notre métier en est un de rassemblement, on déclare que les rassemblements sont interdits ! Ça suscite un mélange d’impuissance et d’inutilité. C’est une situation si inédite que notre cerveau ne sait pas comment réagir. Il n’y a pas eu de larmes. Il n’y a pas eu de crises. Nous étions comme gelés. »

Tout en reconnaissant que cette annulation n’est pas grave en soi, que certains, notamment des artistes de théâtre, sont dans des postures bien plus délicates que la sienne, le créateur parle d’un grand investissement physique et mental, un travail que toute l’équipe ressentait vivement le besoin d’honorer. « Personne ne se plaint, précise-t-il. On ne fait pas plus pitié que les autres. On est seulement privés de ce qui nous nourrit le plus. Vous savez, c’est très difficile de ne pas partager quelque chose qui a été fait pour l’être. »

Un geste de résistance

C’est le réalisateur Francis Legault, à qui l’on doit notamment la populaire série L’autre midi à la table d’à côté, qui a proposé à Serge Denoncourt de procéder à une captation audio de la pièce. « J’ai tout de suite aimé sa manière de voir les choses, explique le metteur en scène. Il m’a parlé d’un radiothéâtre réalisé comme en temps de guerre, quelque chose qui s’apparente à un geste de résistance. »

Ainsi, sous la supervision de Francis Legault et de Jocelyn Lebeau, la pièce sera enregistrée mercredi à Radio-Canada en faux direct, c’est-à-dire sans interruptions et sans montage, tout comme s’il s’agissait d’une véritable émission en direct, puis diffusée le lendemain. « C’est l’occasion de s’inscrire dans un moment historique, estime Denoncourt. Sans cette radiodiffusion, le spectacle s’effaçait, il disparaissait, comme s’il n’avait pas existé. On a besoin de témoins, des gens qui pourront dire que ça a eu lieu. Pour nous, c’est exactement comme avoir la chance de reprendre un rendez-vous amoureux qui aurait été manqué. »

C’est très étrange d’apprendre que ce sur quoi tu travailles depuis un an ne rencontrera jamais de spectateurs

Tout en profitant du fort engouement que suscite actuellement la baladodiffusion, cette pièce pour l’oreille a été imaginée de manière à refléter le plus possible la production scénique à sa source. « J’ai demandé aux acteurs de ne pas jouer autrement parce qu’on est à la radio, explique celui qu’on entendra dire certaines des didascalies. Il s’agit de capter un moment de théâtre, et non pas une lecture destinée à la radio. » Ainsi, les comédiens devraient jouer en costumes, avec les accessoires, de manière à ce que soit audible le bruit d’une bouteille de bière qu’on ouvre ou celui d’une robe qui virevolte.

Rendre justice au travail

Serge Denoncourt avoue qu’on lui a aussi offert de capter la production pour le petit écran. « J’ai refusé, explique-t-il. C’est un spectacle qui a été imaginé pour être vécu en direct. S’il avait d’abord connu une existence scénique, j’aurais été ravi qu’il soit filmé, mais sa naissance ne pouvait pas avoir lieu sous les caméras. La télévision, ce n’est pas mon art, pas mon médium. La radio, ça me semblait beaucoup plus compatible, bien plus indiqué pour rendre justice au travail qu’on a fait. »

Notez qu’une fois la pièce terminée, la comédienne Guylaine Tremblay animera une discussion à laquelle participeront le metteur en scène et les interprètes. Il sera à n’en pas douter question de sexualité et de violence, d’amour et de désir, de rituels et de conventions sociales, quelques-uns des nombreux aspects du rapport terriblement complexe qui s’établit entre Julie (Magalie Lépine-Blondeau) et Jean (David Boutin).

« C’est une merveille d’écriture, ce que j’ai lu de plus précis et de plus intelligent à ce jour, estime Serge Denoncourt. C’est un texte tridimensionnel, une partition pleine de paradoxes qui résonne aujourd’hui et qu’on ne peut absolument pas réduire à la misogynie de Strindberg. Selon moi, c’est un portrait canonique de la relation amoureuse toxique. Cet homme et cette femme ne cessent de saboter leur relation… jusqu’à tout perdre. »

D’autres répliques

Plusieurs autres théâtres au Québec et au Canada ont imaginé des moyens de répliquer à la crise. De nombreuses compagnies proposent des captations de spectacles, comme le Théâtre de la LNI, la compagnie Flip Fabrique, le NTE ou encore Satellite Théâtre. Certaines donnent dans la baladodiffusion, comme Porte Parole avec J’aime Hydro et le Théâtre du Trillium avec Néon Boréal. D’autres ont décidé de se servir de la situation actuelle comme d’un tremplin. C’est le cas des équipes du Festival tout’tout court et de l’OBNL Toutte est dans toutte, qui invitent artistes et citoyens à partager sur les réseaux sociaux, accompagnées du mot-clic #30joursdecourtes, des oeuvres de moins de 10 minutes inspirées par un thème soumis chaque jour. Wajdi Mouawad est aussi de ceux qui voient le présent comme un déclencheur. À 11 h, du lundi au vendredi, le directeur de La Colline, à Paris, livre un épisode sonore inédit de son Journal d’un confinement. Ajoutons qu’une pièce de Rébecca Déraspe, écrite pour l’occasion, sera créée sur Internet début avril par cinq interprètes dirigés sur Skype par le Français Rémy Barché. À suivre aussi, l’équipe de Rouge qui, en collaboration avec CKIA FM, réalisera un radiothéâtre diffusé en début de semaine prochaine.