«L’Inframonde»: une vie sans conséquences?

«L’inframonde» propose un divertissant jeu de pistes identitaire qui réserve quelques surprises.
Photo: Guillaume Boucher «L’inframonde» propose un divertissant jeu de pistes identitaire qui réserve quelques surprises.

La pièce dystopique de l’Américaine Jennifer Haley dépeint un monde à la fois inquiétant et pas si éloigné du nôtre. Les enjeux d’immersion dans un univers alternatif, dans la réalité virtuelle, que confronte L’inframonde paraissent de moins en moins de l’ordre de la science-fiction ou même de l’anticipation. Il était inévitable que le théâtre finisse par s’en emparer davantage qu’il ne l’a fait jusqu’ici, au même titre que la télévision ou le cinéma.

La production de La Bête humaine (Béa) nous projette dans un futur où la nature a quasiment disparu et où les humains passent de plus en plus de temps dans l’inframonde, un descendant d’Internet. Une policière (Catherine Lavoie) enquête sur le Refuge, un « jeu » créé par un pédophile qui dit y trouver un exutoire à ses pulsions perverses, une réalité virtuelle ultrasophistiquée offrant une vie « en dehors de toutes conséquences ». Des individus se projettent dans cette recréation d’un jardin de l’ère victorienne afin d’y assouvir leurs fantasmes, sexuels ou meurtriers, avec un avatar d’enfant (mais joué par un adulte dans le réel). Le décalage entre ce cadre enchanteur, entre l’innocence de la petite fille (campée à la première par la candide Simone Noppen, qui joue en alternance avec Alyssa Romano) et l’horreur des actes qu’elle suggère elle-même, est troublant.

Sous la forme d’un thriller, la confrontation entre l’enquêtrice et les adeptes du jeu (incarnés par le sensible Simon Landry-Désy et le savoureux Igor Ovadis) soulève d’intéressants enjeux éthiques. Les actes virtuels ont-ils des répercussions dans le monde réel ? Peut-on brider la liberté de l’imaginaire au nom de la morale ? Au final, cela pose aussi des questions troublantes sur l’identité : libéré de son corps, devient-on enfin soi-même ? Et quelle est la véracité des relations nouées par avatars interposés ? Les interrogatoires, surtout avec le créateur du jeu (convaincant Yannick Chapdelaine), ont le mérite de ne pas être des accusations à sens unique, mais d’opérer des renversements de rôles, d’offrir un débat d’une certaine complexité.

La pièce expose aussi une société déshumanisée, où les êtres sont nostalgiques d’un certain passé, friands d’un endroit où « rien ne change » et en manque de connexion humaine, d’amour. Et c’est davantage sur cette dimension des relations humaines que le texte est un peu plus pataud, voire parfois tiré par les cheveux. Les explications psychologisantes sur les motivations de l’enquêtrice peuvent paraître simplistes. L’inframonde propose néanmoins un divertissant jeu de pistes identitaire qui réserve quelques surprises. La distribution contrastée sur laquelle s’appuie la metteuse en scène Catherine Vidal a son importance, qui se révélera en fin de récit.

Sur le plan visuel, la scénographie de Geneviève Lizotte, qui sépare la scène de La Petite Licorne en deux espaces entre lesquels le récit va et vient, offre un contraste frappant. D’un côté, le lieu virtuel bucolique, paisible, aux lumières chaudes ; de l’autre, l’aspect synthétique, noir, froid, de la salle d’interrogatoire. Le spectacle illustre le redoutable attrait de ces univers inventés, même si c’est encore dans le réel « qu’il faut apprendre à exister ».

L’Inframonde

Texte : Jennifer Haley. Traduction : Étienne Lepage. Mise en scène : Catherine Vidal. Production : Théâtre La Bête humaine. À La Petite Licorne jusqu’au 3 avril.