Une fois six à la Licorne

Pour Philippe Lambert, directeur artistique et général de La Licorne, le panorama de textes récoltés est étonnant par la liberté que les dramaturges y prennent.
Marie-France Coallier Le Devoir Pour Philippe Lambert, directeur artistique et général de La Licorne, le panorama de textes récoltés est étonnant par la liberté que les dramaturges y prennent.

Qui parle ? C’est la question que se poseront peut-être les spectateurs lors du happening éponyme créé par La Licorne. Dans ces soirées de lectures publiques, où la parole est la véritable vedette, le public ne saura pas quel auteur a écrit les textes entendus, pas plus qu’il ne connaîtra à l’avance l’identité des interprètes sur scène. Le changement de distribution, à raison d’un duo différent chaque soir, et le brassage textuel feront en sorte que pas une de ces représentations ne sera pareille.

L’idée de base consiste à réunir plusieurs des auteurs et autrices en résidence de La Licorne, pour la première fois depuis que l’ancien directeur artistique Denis Bernard a mis en place un groupe de six, il y a dix ans. De créer un événement qui ferait entendre leur voix collective, et la dynamique ludique qui se déploie lorsqu’ils sont ensemble.

Bénéficiaires d’une carte blanche, les Simon Boudreault, Rébecca Déraspe, Jean-Philippe Lehoux, Ines Talbi, Pierre-Michel Tremblay et François Archambault se sont entendus pour réfléchir autour de la valeur de la parole aujourd’hui. Il faut dire que les discussions se sont amorcées après les controverses de Kanata et Sláv, explique Philippe Lambert, qui dirige le théâtre et la compagnie la Manufacture depuis maintenant un an.

Quelle place occupe la prise de parole désormais, comment peut-elle avoir un écho « à travers le bruit ambiant, ce magma d’opinions, de chroniques » ? se demande le sextuor. « Ensuite, il y avait aussi beaucoup l’idée de donner la parole à d’autres, à des gens ordinaires, qui ne sont pas du milieu [artistique]. Certains auteurs ont joué avec cette idée. Mais ils finissent par mettre en doute leur propre démarche. » Qui parle ? s’attarde aussi beaucoup au vivre-ensemble. « Porter la parole d’un groupe, d’une minorité, qu’est-ce que ça veut dire, et en ai-je le droit ? »

Toutefois, les textes ne donnent pas du tout dans le manifeste, empruntant plutôt la forme de courtes histoires. « Nos auteurs ont cette qualité de pouvoir rire de ces questionnements, tout en les abordant sincèrement, viscéralement. On passe par l’humour pour mieux faire passer la réflexion. Et il y a le désir de questionner, plus que de donner des réponses. C’est là où ça ressemble à La Licorne. Ce qui est intéressant, c’est qu’on entend six voix différentes, avec chacune sa manière de décoder l’air du temps. »

Chaque soir, le spectacle va proposer quelque 12 brèves pièces, puisées dans un corpus d’une cinquantaine. Environ une semaine à l’avance, les six dramaturges vont envoyer à Philippe Lambert les textes qu’ils ont envie d’entendre, un soir donné. Mus, par exemple, par un désir de jumeler telle partition à un ou une interprète en particulier.

« En trois semaines, les auteurs vont peut-être entendre cinq ou six fois leurs œuvres. C’est rare qu’ils aient l’occasion d’entendre le même texte lu par des acteurs différents. On l’a vérifié, ça prend un autre écho. »

Ils auront aussi la possibilité de réagir à chaud aux soubresauts de l’actualité, s’ils le désirent, en ajoutant un texte. « L’idée, c’était de donner aux auteurs la parole la plus collée possible sur ce qui se passe en ce moment. »

Le panorama de textes ainsi récoltés est étonnant, juge Lambert, par la liberté que les dramaturges y prennent. « Cela leur permet d’essayer des styles différents. Il y a ainsi une scène mettant en vedette le personnage de Rébecca Déraspe et finalement, ce n’est pas elle qui l’a écrite… Ils s’amusent [à se pasticher], quasiment. Et parfois, certains répondent à un texte de l’autre. Je pense que c’est vraiment une manière différente d’entrer en contact avec la dramaturgie. Ça fait du bien. »

Il est important pour une institution et pour une compagnie de création de tenter de se renouveler, note le directeur. « Comment peut-on sortir de notre manière habituelle de faire ? Ça faisait partie de cette réflexion-là de casser nos réflexes. » C’est pourquoi lui-même décrit son rôle dans Qui parle ? comme celui d’un coordonnateur plutôt que d’un metteur en scène. « Cet événement appartient vraiment aux auteurs. On veut les mettre en avant. Et qu’ils assument donc une part de responsabilité dans l’organisation. »

Porter la parole d’un groupe, d’une minorité, qu’est-ce que ça veut dire, et en ai-je le droit ?

L’équipe voulait également inviter un tandem d’interprètes différents à chaque représentation afin de créer une spontanéité. Cette démarche a été testée avec succès lors du processus de création, où les acteurs invités n’avaient accès aux textes que la veille, ou quelques jours avant.

Au final, un impressionnant bassin d’artistes a accepté de se prêter au jeu : Denis Bernard, Céline Bonnier, Luc Bourgeois, Isabelle Brouillette, Sophie Cadieux, Jean-François Casabonne, Normand D’Amour, Maxime Denommée, Josée Deschênes, Benoît Gouin, Tania Kontoyanni, Roger La Rue, Simon Lacroix, Steve Laplante, Anick Lemay, Florence Longpré, Didier Lucien, Debbie Lynch-White, Bruno Marcil, Nicolas Michon, Dominique Quesnel, Évelyne Rompré, Emmanuel Schwartz, Mani Soleymanlou, Monique Spaziani, Manuel Tadros, Ines Talbi, Marie-Hélène Thibault, Isabelle Vincent et Tatiana Zinga Botao. Les musiciens Frédérike Bédard et Ludovic Bonnier viendront appuyer cette prise de parole collective.

Avec Qui parle ?, le convivial théâtre de la rue Papineau invite donc le public à une réflexion globale sur notre société, portée par un « désir de rire de nos travers ». Son directeur rappelle qu’une tension marque les rapports humains en ce moment.

« Cette polarisation, le Théâtre Porte Parole l’aborde d’une autre façon avec L’assemblée. Nous, on va se détendre un peu, on va nommer les enjeux et en rire, tout y en réfléchissant pour vrai. On va essayer d’assouplir, de défaire cette tension. Comme une sorte de massothérapie par l’écriture… »

 

Qui parle?

Textes : François Archambault, Simon Boudreault, Rébecca Déraspe, Jean-Philippe Lehoux, Ines Talbi et Pierre-Michel Tremblay. Mise en scène : Philippe Lambert. Du 17 mars au 4 avril à La Licorne.